Gavage médiatique

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Controverse

« Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? Mais qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ? » Au crépuscule du XXe siècle, les poètes dionysiens répondaient : « Juste d’être un peu plus nombreux. » Aujourd’hui, 62 personnes possèdent les mêmes richesses que les 3,5 milliards les plus pauvres de l’humanité (Oxfam international, « Une économie au service des 1% », janvier 2016). En 1932, Aldous Huxley imagine un monde dans lequel : « La population optimale est sur le modèle de l’iceberg : huit neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus. (Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932, p. 248) » Sans jamais nommer le spectre consumériste, l’essayiste britannique esquisse une société du bonheur obligé et de l’ignorance libératrice. À une époque qui préfigure seulement l’ère de la consommation de masse, Huxley écrit une anticipation de salut public.

CONDITIONNEMENT SOCIAL DÈS LA NAISSANCE

Si la poussée d’Archimède permet à l’iceberg de résister à la gravité et de flotter, quelle force laisse inexorablement la partie immergée de l’iceberg social la tête sous l’eau ? Le Meilleur des mondes décrit une société construite sur un parfait déséquilibre entre les individus mais conservant une impeccable stabilité sociale. Selon Huxley, pour transformer cette équation insoluble en réalité tout est histoire de conditionnement collectif. « Et c’est là […] qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.01 » Ici, le conditionnement est un chantier d’envergure : chacun doit ni plus ni moins consentir à l’amour de sa propre servitude.

L’erreur serait de croire qu’il s’agit d’installer un pouvoir autoritaire pour faire régner l’ordre moral et la paix sociale. « Là où Orwell02 dépeint un totalitarisme fondé sur la peur et la violence politique (le fameux Big Brother), Huxley propose la vision non moins effrayante d’un monde où le gouvernement central s’appuie sur la science appliquée, la technologie et l’industrie pharmaceutique pour maintenir les individus dans une imperceptible servitude du plaisir.03 » Huxley observe toutefois une légère différence entre l’organisation sociale de son récit et celle de nos sociétés. « Le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs » du Meilleur des mondes sont à la tête de la forme de dictature la plus efficiente que l’on puisse imaginer. En effet, ils disposent d’une population d’esclaves qu’il est inutile de contraindre tant elle aime sa posture de dominée. Dans cette optique, l’individu ne doit pas avoir le temps de prendre conscience de sa position dans la société. Le « comité exécutif » est formel : « – En outre, nous prédestinons et conditionnons. Nous décantons nos bébés sous forme d’êtres vivants socialisés, sous forme d’Alphas ou d’Epsilons, de futurs vidangeurs ou de futurs…04 » Pour Huxley, notre monde possède également des incubateurs. S’il n’est pas encore question d’institutionnaliser la manipulation biologique de nos corps, le « comité exécutif » rentre dans nos esprits par la grande porte. Faire aimer une destinée sociale à laquelle nous ne pouvons échapper, façonner des fantassins de la production, motiver un bataillon de consommateurs, transcender une armada d’électeurs : « telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef des journaux et aux maîtres d’école05 ».

Si le ciment du modèle de société d’Huxley ne réside pas dans l’autorité coercitive du « comité exécutif », quelles sont ses méthodes ? L’un des principaux garants de l’absence de révolte sociale est une substance chimique qui parcourt le récit en filigrane, le soma : une drogue de synthèse présentée au peuple comme simple médicament. Les citoyens sont tous incités à utiliser ce produit qui, à forte dose, plonge dans un sommeil paradisiaque. Il se consomme sous forme de comprimés en fin de journée. Cette substance est le secret de la cohésion : grâce à elle, chaque élément de la société est heureux et ne revendique rien. Les individus de toutes les castes se satisfont de leur statut par le double usage du conditionnement hypnopédique06 et du soma. Laissons-nous aller à une folle projection : et si la télévision et les réseaux sociaux avaient un rôle d’anesthésiant, autoadministré quotidiennement à haute dose, pour oublier notre condition devant le marché du spectacle régressif ?

CONSTANTE APOLOGIE DE LA LÉGÈRETÉ

Dans Retour au Meilleur des mondes, écrit vingt-cinq ans après, l’auteur souligne le caractère décisif des médias de masse – autrement appelés industries culturelles – pour maintenir un système de contrôle de la population doux et silencieux. Les défenseurs des libertés civiles et les rationalistes, toujours vigilants quand il s’agit de s’opposer à la tyrannie, « ont échoué à prendre en compte l’appétit quasi illimité de l’homme pour le divertissement07 ». Par ailleurs, cette gourmandise pour le spectacle ne date pas d’hier. Dès l’Antiquité, la civilisation romaine avait bien compris la nécessité de distraire le peuple avec le fameux panem et circenses (du pain et des jeux). Les leviers servant à capter l’attention, hypnotiser les esprits voire créer un phénomène d’addiction chez le spectateur n’ont guère plus évolué. Stimuler et exciter des réactions primitives présentes en chacun de nous, en flattant toujours l’émotionnel et l’instinctif, ce que Sigmund Freud appelle les pulsions. La finalité est d’une logique implacable à travers les siècles : « La réduction théorique de l’ingouvernable multiplicité à l’unité compréhensible devient la réduction pratique de la diversité humaine à l’uniformité crétinisée, de la liberté à la servitude.08 »

Au sein de la société imaginaire d’Huxley, guerre, maladie, pauvreté mais aussi famille, art, religion ont disparu, le bonheur est garanti par des moyens chimiques et l’activité principale est le sexe récréatif. « À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation.09 » Les individus sont maintenus dans un imperceptible asservissement du plaisir tout en étant surveillés par une « police » des émotions. L’amour comme la tristesse en passant par la compassion sont formellement proscrits. Si quelqu’un devait basculer dans la tourmente des sentiments affectifs, il risquerait de mettre en péril la stabilité sociale. « Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma.10 » Une société aux moeurs « libérées », l’omniprésence de slogans abêtissants, une dictature de la jouissance, disloquant les structures sociales, détruisant les liens du coeur, anéantissant la création du désir, le tableau est presque effrayant. Heureusement, nous nageons en pleine fiction. Rien n’est moins sûr, à écouter le philosophe Bernard Stiegler bien ancré dans notre réalité : « Un être humain n’exprime pas ses pulsions en public, être civilisé nécessite de différer, de dominer, de transformer ses pulsions. Toutes les sociétés (grecque, chamanique, impériale, monarchique, animiste, etc.) ont toujours reposé sur la mise en place de dispositifs de contrôle des pulsions. La télévision va désinhiber et même exciter notre capacité à consommer nos pulsions ici et maintenant.11 » De là à voir des similitudes entre notre société consumériste et Le Meilleur des mondes ? Impossible. Pas en social-démocratie. Chacun a son libre arbitre, tout le monde peut allumer un livre au lieu de feuilleter son écran. De surcroît, la « valeur travail » met à l’abri d’un régime de castes, il suffit de se retrousser les manches pour gravir les échelons sociaux. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, comment serions-nous réduits à une misérable destinée sociale et endormis par l’enivrant parfum publicitaire ? Toute ressemblance avec des faits avérés est pure coïncidence.

SURTOUT PAS DE PHILOSOPHIE

Dès 1956, le penseur allemand Günther Anders avertit sur les effets des médias de masse : « L’intention délibérée de la production des industries culturelles était de susciter une impression de « sérieux futile » et de « futilité sérieuse » chez le consommateur. Ce n’est qu’en habituant durablement le consommateur à cet état d’indécision et d’oscillation, c’est-à-dire en faisant de lui un homme incapable de prendre une décision qu’on peut être sur de disposer de lui en tant qu’homme.12 » Le « sérieux futile » est précisément le troisième pilier du système d’Huxley. Tout type d’attrait pour la pensée est inutile. Le sérieux de l’existence est tourné en dérision, la remise en question rejetée en bloc et l’esprit critique médicalisé. « Il définissait la philosophie comme l’art de trouver une mauvaise raison à ce que l’on croit d’instinct.13 » Pour circonscrire définitivement toute velléité de subversion, l’apologie de la légèreté est accompagnée par le discrédit absolu de toute forme de savoir. L’ignorance est mère du bonheur. La sécurité prime définitivement sur la liberté. La paix sociale devient un pléonasme.

« La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. »
Aldous Huxley, Retour au Meilleur des mondes, 1958

« La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter.14 » Dans la société modélisée par l’essayiste britannique, l’amour de son assujettissement est le modèle de liberté et le standard du bonheur. Ce monde est naturellement le meilleur. Son système de gouvernance est incontestable et immuable. Comme elle le disait : « There is no alternative »15. Pourquoi s’attacher aux idées ? Quand tout le monde est heureux, à quoi bon se poser des questions ? Quelle idée de vouloir résoudre des problèmes lorsqu’il n’y en a plus aucun ? « Bien entendu. Le bonheur effectif paraît toujours assez sordide en comparaison des larges compensations qu’on trouve à la misère. Et il va de soi que la stabilité, en tant que spectacle, n’arrive pas à la cheville de l’instabilité. Et le fait d’être satisfait n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion ou du doute. Le bonheur n’est jamais grandiose.16 » Si 1984, publié en 1949, dénonce les affres d’un pouvoir ubiquitaire et d’une surveillance de masse, seize ans auparavant Le Meilleur des mondes dépeint une vision de la société de demain bercée par un divertissement tranquillisant, un plaisir obligé et un bonheur standardisé, le tout dans une apathie généralisée. À l’évidence, la fable confine à la prophétie. Ce monde matérialiste sans passé, ni futur et surtout sans au-delà a tout du modèle consumériste d’aujourd’hui.

Même sentence pour l’art et la littérature. Les citoyens n’ont aucune raison de désirer se détacher de leur vie réelle, s’évader ailleurs, étant donné qu’elle est « parfaite ». Dans Le Meilleur des mondes, au sujet de l’accès à la connaissance, l’hérétique amateur de lecture s’écrase sur le mur de la rationalité du responsable du « comité exécutif » : « – Mais pourquoi est-il interdit ? demanda le Sauvage. Dans son émotion de se trouver en présence d’ un homme qui avait lu Shakespeare, il avait momentanément oublié toute autre chose. L’Administrateur haussa les épaules. […] – Parce que notre monde n’est pas le même que celui d’Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l’on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale.17 »

Ni l’imaginaire de la marchandise, ni la symbolique du consumérisme et encore moins l’euphorie de la publicité ne sont directement visibles dans le texte d’Huxley. L’écrivain raffiné sait qu’une allusion suggérée est plus puissante qu’une représentation frontale. Seulement, certains choix narratifs sont sans appel quant à la portée de son oeuvre. Le personnage central qui prend conscience de sa place dans la société, dévoile les failles du système et résiste à l’impératif bonheur s’appelle Bernard Marx. Autre détail, « l’Administrateur » n’évoque pas la fabrication de « tacots » par hasard. Dieu n’est autre que Notre Ford. L’ère a commencé à la sortie de la première Ford T. La croix est remplacée par le T. Béni soit le nom d’Henry. Que le consumérisme soit sanctifié. Amen.

Références   [ + ]

01. Aldous Huxley, op. cit., pp. 34-35
02. Pour l’anecdote, Huxley fut pendant une année, à Eton, le professeur de français du jeune George Orwell.
03. Julien Darmon, « Aldous Huxley, explorateur de nos possibles », in Cles.com, novembre 2009
04. Aldous Huxley, op. cit., p. 32
05. Aldous Huxley, op. cit., p. 15
06. L’hypnopédie repose sur la théorie que l’homme peut apprendre en dormant. Dans Le Meilleur des mondes, l’éducation des enfants est fondée sur le conditionnement hypnopédique. Injonctions, principes et normes sont répétés des centaines de fois pour formater leurs esprits.
07. Aldous Huxley, Retour au Meilleur des mondes, 1958, p. 50
08. Aldous Huxley, op. cit., p. 34
09. Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932, p. 17
10. Aldous Huxley, op. cit., p. 244
11. Jean-Robert Viallet (documentaire), Le temps de cerveau disponible, 2010
12. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme (tome I), 1956, p. 173
13. Aldous Huxley, op. cit., p. 259
14. Aldous Huxley, Retour au Meilleur des mondes, 1958, p. 60
15. Margaret Thatcher (1925-2003) prononce le TINA, au 10 Downing Street devant la presse américaine, le 25 juin 1980. Ce slogan signifie que le marché, le libre-échange et la mondialisation sont des processus inéluctables et toute une autre voie court à l’échec.
16. Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932, p. 245
17. Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932, pp. 243-244

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