Système technicien

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Controverse

L‘observation de l’évolution technique est indissociable d’une critique de nos modes d’information. Si l’imprimerie a révolutionné les possibilités de reproduction, de diffusion et de mémorisation sur support papier, Internet et son état ouvert - le Web - bouleversent et déterminent, de manière aussi radicale, notre rapport à l’information et au savoir. La technique est amorale mais pas neutre. De fait, les esprits humains qui contribuent à la conception de l’objet technique inoculent une certaine vision du monde conditionnant nos pratiques quotidiennes. Le Web n’échappe pas à ce schéma. La question, plus que jamais à l’ordre du jour, est de saisir quels intérêts défendent les maîtres du nouveau monde numérique. Comment nous informent-ils et comment s’informent-ils sur nous ?

Le Web comme espace de controverses

Ce que l’on appelle le Web est la transformation du réseau Internet en un objet du quotidien, accessible à tous. Jusqu’alors réservé à des fins de protection militaire et de défense nationale, sous le nom d’ARPANET créé en 1969, Internet s’ouvre progressivement. D’abord à la communauté universitaire, puis en 1989, il prend sa forme socialisée, avec l’introduction des liens hypertextes, simplifiant de manière considérable l’interconnexion des contenus, la recherche et la navigation. Le Web voit alors le jour01. En 1993, le Centre européen de recherche nucléaire (CERN) renonce aux droits d’auteur sur les logiciels du World Wide Web et permet leur mise à disposition dans le domaine public. Dès cet instant, il apparaît comme le réseau des réseaux que l’on connaît aujourd’hui : horizontal, gratuit et sans frontière. Cette chronologie (succincte) des événements ainsi exposée, arrêtons-nous sur la question de l’esprit dans lequel cette technique a été pensée.

Cette innovation technologique est d’avantage pensée comme un dispositif social qu’une avancée purement technique.

Le CERN, basé près de Genève en Suisse, créé et financé par les pays européens, abrite alors deux chercheurs : le britannique Tim Berners-Lee et le belge Robert Cailliau. Au sein de ce laboratoire, les deux ingénieurs informatiques sont connectés à un réseau interne et à ARPANET. Un beau jour de 1989, Tim Berners-Lee va proposer à son supérieur, un projet de « système de gestion de l’information », une suggestion que son chef jugera « vague mais excitante ». Cette annotation scellera le départ d’une expérimentation qui marquera l’humanité. N’ayons pas peur des mots. L’idée de base consiste à développer un système, reposant sur Internet, qui permettrait à chacun d’accéder à des contenus, d’échanger des informations, de produire du savoir et de confronter des points de vue02. Cette innovation technologique est d’avantage pensée comme un dispositif social qu’une avancée purement technique. En effet, l’objectif est de connecter les scientifiques de nationalités différentes en réseau, afin de stimuler le partage de travaux et les discussions relatives aux recherches théoriques. À l’heure où Chris Anderson03 , comme certains observateurs d’Internet et du numérique, sonnent « The end of theory » – progressivement supplantée par la puissance prédicative des algorithmes liée au traitement des Big Data04 – il est relativement cocasse de noter que la genèse du Web se base sur la volonté de créer du savoir conceptuel issu des théories scientifiques. La parenthèse est close. Avec de telles intentions de départ, comment expliquer qu’Internet ne soit pas devenu un formidable outil alimentant l’intelligence collective par l’ouverture du débat public ?

Tim Berners-Lee et Robert Cailliau ont versé leur création dans le domaine public car ils croyaient qu’une production issue d’un programme de recherche public devait appartenir à tout le monde. Le Web devait incarner une nouvelle forme d’espace public. C’est pourquoi selon ses inventeurs, il ne supporterait ni la privatisation, ni la marchandisation. Malheureusement, les hommes politiques et les acteurs économiques européens n’ont pas tenu rigueur de cette mise en garde. Une fois libre de droit, la conquête du Web s’est emballée. Il a fallu rapidement investir dans des serveurs, déployer des infrastructures, créer des data centers, etc. Naturellement, la question du financement est arrivée sur la table. Qui a proposé une réponse ? Al Gore. Convaincu qu’il fallait s’approprier cette nouvelle technologie, le Vice-Président des États-Unis de l’époque (1993-2001) décide alors de défiscaliser toutes les créations d’entreprises dans le domaine du numérique. C’est donc de Californie que les réponses viendront par la voix d’Amazon (1994), Google (1998), Apple (1976 puis 2001) et Facebook (2004) formant ce que l’on appelle aujourd’hui le GAFA 05. Profitant d’un vide juridique, ces plateformes ont envahi un espace libre, ouvert et public comme s’il s’agissait d’un continent sauvage bientôt régi par de nouvelle lois appelées « Conditions générales d’utilisation » (CGU). Financiarisation et privatisation du Web suivront 06.

L’hégémonie du GAFA : l’automatisation au service de la publicité

« Quand un service est gratuit, c’est que vous êtes la marchandise !07 » L’adage est un brin cynique mais quand il s’agit d’observer le modèle économique de Google ou Facebook, il devient particulièrement éclairant. La réticularité – le fonctionnement en réseau – du Web permet des échanges d’informations horizontaux, de pair à pair, a priori sans intermédiaire. Seulement, les plateformes se sont octroyées le droit de canaliser la circulation de l’information. Il n’est pas question d’orchestrer un modèle pyramidal mais plutôt de construire une nouvelle chaîne de la valeur dans laquelle l’utilisateur est à la fois consommateur et producteur. En la matière, le maître de cette nouvelle économie « hyperconsumériste » est le moteur de recherche qui couvre plus de ⅔ des recherches mondiales : Google. L’essayiste américain Nicolas Carr décrit le dessein de la multinationale : « Cette société essaie de développer « le moteur de recherche parfait », qu’elle définit comme un outil qui « comprendrait exactement ce que vous voulez dire et vous donnerait en retour exactement ce que vous désirez ». Selon la vision de Google, l’information est un produit comme un autre, une ressource utilitaire qui peut être exploitée et traitée avec une efficacité industrielle.08 »

Si le numérique, tel qu’on le pratique aujourd’hui, s’apparente plus à un poison qu’à un remède, c’est parce que son modèle est soumis à une double contrainte : la publicité et l’automatisation. En soi, la redistribution des rôles entre consommateur et producteur est une formidable possibilité de penser un nouveau modèle économique, pas nécessairement régi par l’idéologie « marchande » de la croissance. Seulement, le pilote économique du réseau reste le paradigme publicitaire. « L’idée que nos esprits doivent fonctionner comme des machines traitant des données à haute vitesse n’est pas seulement inscrite dans les rouages d’Internet, c’est également le business model qui domine le réseau. Plus vous surfez rapidement sur le Web, plus vous cliquez sur des liens et visitez de pages, plus Google et les autres compagnies ont d’occasions de recueillir des informations sur vous et de vous nourrir avec de la publicité. […] Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces compagnies désirent. C’est dans leur intérêt commercial de nous distraire.09 »

La prise de pouvoir de l’algorithme

Dans ce contexte, l’information qui génère de la valeur n’est plus celle qui relate les faits, retranscrit des images de la réalité sociale mais ce sont nos traces : la multitude de données qui nous échappent lors de nos moindres faits et gestes digitaux. Soit l’exploitation du gisement massif de données, autrement nommée : les Big Data. En deux mots, « Data is the New Oil of the Digital Economy ». L’ère de la donnée bouleverse également les modes de gouvernance, c’est-à-dire la manière dont le pouvoir est exercé par l’État. Le concept de « gourvernementalité algorithmique » développé par la chercheuse Antoinette Rouvroy met en garde au sujet de la substitution de la “subjectivité humaine » par la soi-disant « objectivité machinique » pour surveiller nos comportements sur le Web10. C’est pourquoi, les défenseurs des libertés sur Internet sont pris en étau. D’un côté, l’opinion publique voue une confiance aveugle à l’égard de l’ordre du calcul et de la logique mathématique. De l’autre, les politiques se déresponsabilisent en troquant la prise de décision réfléchie contre l’injonction automatique rationalisée. Or, « Qui dit objectivité totale, dit injustice totale.11 »

« Facebook et Google possèdent plus d’informations sur les citoyens français que le gouvernement n’aurait le droit d’en détenir. » Jaron Lanier

En matière d’information éditoriale, qu’on soit créateur de contenus ou simples lecteurs, la Loi sur le renseignement met parfaitement en place une surveillance automatisée et questionne le périmètre des libertés fondamentales dans un état de droit. Comment ainsi déterminer ce qui est de l’ordre de la curiosité saine ou malsaine ? Quelle est la limite entre la mise à jour d’une injustice sociale, la critique de l’ordre établi et l’atteinte à la « paix publique »12 ? Une chose est sûre, cette « gouvernementalité algorithmique » ne s’exerce qu’en collaboration étroite avec les sociétés du GAFA. Le programme PRISM13 et la surveillance mondiale organisée par la National Security Agency (NSA) ont démontré que ces “gardiens » de la mémoire, des trajectoires et des traces sont prêts à accompagner les gouvernements dans des besognes dont la morale et l’éthique laissent parfois à désirer. « Facebook et Google possèdent plus d’informations sur les citoyens français que le gouvernement n’aurait le droit d’en détenir.14 »

La puissance publique n’a jamais su s’emparer du Web comme « bien commun », n’ayant pas anticipée qu’il façonnerait nos comportements individuels et collectifs. Ce n’était peut-être d’ailleurs pas son rôle ? Aujourd’hui, les gouvernements s’associent aux multinationales qui emmagasinent nos données personnelles pour légaliser une surveillance de masse généralisée. Dans ce contexte, qui viendra au secours de cet espace public qu’est le Web : à la fois fabuleux gisement de connaissances et inquiétant terrain d’expériences de la mise en données de l’humanité ? Déjà en 1998, l’informaticien Roberto Di Cosmo nous alertait : « Il faut que les citoyens mesurent à quel point les options « technologiques » déterminent en réalité des choix de société. […] C’est à nous de choisir si cette révolution doit aboutir à un Moyen-Âge technologique dominé par une poignée de seigneurs féodaux qui s’approprient les modes de transmission pour collecter des impôts chaque fois que nous communiquons. Ou si nous voulons aboutir à un monde ouvert et moderne, démocratique et décentralisé, où le flux libre de l’information nous permettra de tirer parti des énormes potentialités d’une coopération sans barrières et du partage des connaissances.15 »

Références   [ + ]

01. Après y avoir également intégré des langages universels, en particulier trois protocoles : URL (standard d’uniformisation des adresses), HTML (format de données pour représenter et structurer les pages) et HTTP (règles de communication entre plusieurs programmes ou logiciels).
02. Bernard Stiegler (conférence), « Une nouvelle figure de l’amateur », 2014, https://www.youtube.com/watch?v=EIsDStewTwU
03. Chris Anderson a été rédacteur en chef du magazine technophile Wired de 2001 à 2012.
04. Chris Anderson, « The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete », in Wired, juin 2008, http://archive.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory
05. Ici le GAFA est utilisé comme un symbole permettant de pointer un symptôme général, l’intention n’est pas de mettre ces quatre sociétés sur le banc des accusés. Elles font office de chef de file des acteurs de cette nouvelle forme de capitalisme hyperconsumériste.
06. Bernard Stiegler (conférence), « Une nouvelle figure de l’amateur », 2014,  https://www.youtube.com/watch?v=EIsDStewTwU
07. Xavier De La Porte, « Quand vous ne voyez pas le service, c’est que vous êtes le produit ! », in Internetactu.net, février 2012, http://www.internetactu.net/2012/02/27/quand-vous-ne-voyez-pas-le-service-cest-que-vous-etes-le-produit/
08, 09. Nicolas Carr, « Est-ce que Google nous rend idiot ? », in Internetactu.net, juin 2008, http://www.internetactu.net/2009/01/23/nicolas-carr-est-ce-que-google-nous-rend-idiot/
10, 11. Andréa Fradin, « Au moins, dans un système totalitaire, on sait à quoi on a affaire », entretien Antoinette Rouvroy, in Rue89, mars 2015, http://rue89.nouvelobs.com/2015/03/28/moins-systeme-totalitaire-sait-a-quoi-a-affaire-258343
12. Cette formulation est issue de la première mouture de la Loi sur le renseignement : « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ». Après avoir était pour sa porosité et son indistinction, un amendement a supprimé ce motif pour le remplacer par : « des atteintes à la forme républicaine des institutions, des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale ». Selon le ministre de l’Intérieur, cela suffit à garantir que les mouvements sociaux ne seront pas écoutés. http://www.humanite.fr/renseignement-cazeneuve-defend-les-ecoutes-de-mouvements-sociaux-570254
13. PRISM est un programme américain de surveillance électronique par la collecte de renseignements à partir d’Internet et d’autres fournisseurs de services électroniques. Ce programme classé « secret », relevant de la NSA, prévoit le ciblage de personnes vivant hors des États-Unis. À partir du 6 juin 2013, Edward Snowden, ex-consultant de la NSA, rend public cet espionnage de masse par l’intermédiaire des médias, notamment The Guardian et du Washington Post. À la suite de ses révélations, Snowden est inculpé le 22 juin 2013 par le gouvernement américain sous les chefs d’accusation d’espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux.
14. Philippe Borel (documentaire), Un monde sans humain, 2012, https://www.youtube.com/watch?v=yfC3G0vfOb4
15. Roberto Di Cosmo, Dominique Nora, Le hold-up planétaire, 1998, http://www.dicosmo.org/HoldUp/HoldUpPlanetaire.pdf

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