Système technicien

|

|

Controverse

De la taille des silex à la programmation d’algorithmes, l’évolution de l’Homme et de la société est conditionnée par son rapport à la technique. À travers la création, l’appropriation et la pratique des objets techniques, l’homme développe des capacités cognitives. Selon la façon dont il pense, conçoit et perçoit la technique, il va produire une expression matérielle des rapports sociaux. Jusqu’ici tout va bien. Seulement, si la création technique s’emballe, si le progrès est pris d’une frénésie compulsive, si l’iPhone 6 chasse le 5 pour satisfaire la gloutonnerie des actionnaires de la pomme, cette belle mécanique évolutive qui a transformé les primates en humains a tendance à s’accélérer, s’enrayer, se désajuster.

L’industrialisation, à l’aube des grands désajustements

Pas plus tard qu’hier, l’hominisation01 sonnait les prémices de l’histoire entre l’homme et la technique. Nous sommes il y a environ 4 millions d’années, l’Australopithecus se met debout. Ce nouveau bipède mettra ensuite 1,3 millions d’années avant d’utiliser ses mains pour fabriquer des outils. Fier de son galet taillé présentant un bord tranchant, il est érigé au rang d’Homo habilis (premier représentant du genre Homo). L’apparition des outils permet l’élargissement du cerveau. Après quelques perfectionnements cognitifs, l’Homo habilis posa, il y a 2 millions d’années, l’une des pierres les plus importantes à l’édifice de l’hominisation : l’acquisition du langage articulé par le geste. L’Homo erectus sera le premier à contrôler et domestiquer le feu, il y a environ 400 000 ans. En transmettant ce savoir, il développera plus encore ses capacités à s’exprimer et à communiquer. 200 000 ans plus tard, l’Homo sapiens développe le langage articulé par la parole : apparition de l’être « social ». La maîtrise du feu et du langage verbal ouvre l’ère de la socialisation. Vous l’aurez compris, l’Homo sapiens est à deux doigts de tweeter.

Selon l’historien des techniques Bertrand Gille, chaque évolution technique entraîne un bouleversement, qu’il interprète comme un désajustement02 des systèmes sociaux (l’éducation, la langue, la famille, le droit, l’économie, etc.) par rapport au nouveau système technique03. Seulement, une dimension joue un rôle crucial pour permettre à la société de retrouver son équilibre : le temps. L’ajustement, par la transformation des structures sociales, se fait plus ou moins en douceur selon la vitesse du progrès technique. « Le désajustement est permanent même s’il ne devient effectivement et constamment sensible que tardivement dans l’histoire de l’humanité : avec l’industrialisation et le machinisme.04 » La révolution industrielle nous fait basculer dans le temps de la production. Pas de hasard sémantique, lorsque la technique se décorrèle radicalement du corps social pour s’accorder à l’ordre économique, c’est une révolution. « Au début du XIXe siècle, le désajustement entre les systèmes sociaux et le système technique s’accroît extraordinairement du fait que la technique, la science et l’industrie s’agencent et configurent une nouvelle époque, caractérisée par une modernisation constante, c’est-à-dire une obsolescence structurelle, que l’on appellera le progrès et que gouverne l’impératif de l’innovation permanente.05 »

Avec l’avènement du consumérisme – sortie de la Ford T (1908) des usines de Henry Ford – couplé à celui de l’industrie des relations publiques – publication de Propaganda (1928) de la plume d’Edward Bernays –, l’obsolescence programmée s’impose comme élément structurant du modèle économique. Elle devient l’une des règles du jeu de la société de consommation au côté de la publicité et du crédit06. Le progrès technique subit alors une accélération vertigineuse. Il faut innover sans cesse, pour vendre toujours plus. À la fin des années 1970, la libération des marchés financiers entraîne un déplacement du centre de décision stratégique de l’entreprise, de la direction de la production à celle du marketing. Plus question d’écouter une quelconque demande sociale, l’heure est à la création de besoins et à la stimulation artificielle du désir pour écouler la surproduction. La création d’objets techniques répond désormais à une logique de spéculation financière au profit d’actionnaires. La déraison de cette politique économique néolibérale a un prix : conditions de travail délétères, inégalités abyssales, gaspillage planétaire, etc. Pour corser l’addition, d’autres changements s’effectuent en dehors de notre radar de perception.

L’hyperconsumérisme, à l’assaut des capacités cognitives

Lorsque la technique est conçue pour servir une industrie de captation de l’attention et de synchronisation des émotions, nos esprits sont au coeur du désajustement. Cette course effrénée au progrès07 a pour résultat de rendre l’individu lui-même obsolète. Si on le prive de développer des pratiques singulières autour des techniques qu’il manipule, il se sent jetable comme la technologie elle-même08. Aujourd’hui, le désajustement entre les systèmes techniques et les systèmes psychosociaux s’illustre par une obsolescence des savoirs et des humains semblable à celle des objets. Sur Tinder, les conditions d’utilisation ne sont-elles pas avant tout de considérer que son prochain est jetable, de réduire à néant l’art de la séduction, de sacrifier la relation humaine sur l’autel de l’immédiateté et de l’efficacité ? Pour peu que l’on consomme, évidemment.

Venons-en aux faits. Quel objet technique symbolique de notre époque est à mettre au banc des accusés ? La voiture ? Les belles américaines ont encore un certain charme mais la fureur est passée. La télévision ? Elle trône toujours au milieu du salon mais il y a plus précis, plus rapide, plus efficace pour instiller de la publicité. En 1998, deux étudiants de Stanford proposent de reléguer le « petit écran » et ses milliers d’images par jour et par personne au rang de simple VRP. La télévision perd sa place d’icône du capitalisme consumériste, précisément parce qu’il devient hyperconsumériste. En effet, ils promettront la panacée à l’utilisateur : « Nous savons ce que vous cherchez, même quand vous l’ignorez. » Aujourd’hui, cette science de la prédiction est estimée à 400 milliards de dollars au NASDAQ.

L’enfant surexposé aux écrans à la sortie du berceau s’offusquera assez peu du modelage de ses structures cérébrales par la technologie. En revanche, l’adulte a beaucoup plus de mal à avaler la pilule. « On a longtemps cru que notre réseau mental, les connexions denses qui se forment parmi nos cent milliards et quelques de neurones, sont largement établis au moment où nous atteignons l’âge adulte.09 » Grave erreur. L’esprit humain est presque malléable à l’infini en raison de la plasticité du cerveau adulte. La technique du XXIe siècle est appelée à comparaître pour marchandisation frauduleuse de mots, incitation à la dysorthographie et trouble à l’ordre cognitif. Faites entrer Google.

(Ne plus) Écrire, lire et penser avec Google

Google s’est construit autour de deux algorithmes. PageRank classe les ressources du Web. AdWords organise des enchères sur des mots clés. En deux mots pour Frédéric Kaplan : « La valeur d’usage les a rendus populaires, la valeur d’échange les a rendus riches. » La combinaison de ces idées permet à Google d’organiser un marché de la langue, créant un nouveau régime économique : le capitalisme linguistique. L’enjeu est simple : faire de chaque mot une marchandise10. Comme les idées sont réalisées par des automates, eux-mêmes commandés par des algorithmes11, les acteurs du capitalisme linguistique doivent continuellement réguler ce qui se dit et s’écrit afin d’étendre « le domaine de la langue statistiquement régulière et commercialement exploitable ». Par conséquent, ils développent des prothèses linguistiques – aussi appelées « services » – qui infléchissent nos mots dans le sens de leur prisme économique. Autrement dit, valoriser le mot clé sur lequel l’annonceur a enchéri. Admettons qu’une compagnie de voyage mise sur « vacances ». Quand vous tapez « vacen », le système d’autocomplétion – aide à la saisie – du moteur de recherche non seulement corrige instantanément la potentielle faute mais prolonge vos premières lettres par une suite de mots statistiquement probable. « Un mot mal orthographié est en fait sans valeur. En proposant ce service, Google ne fait pas que vous rendre service, il transforme un matériau sans valeur en une ressource économique directement rentable.12 » Seulement, avec l’autocomplétion, Google génère de la dysorthographie progressive, « nous désapprenons l’orthographe comme nous avons désappris les numéros de téléphone » selon le philosophe Bernard Stiegler. Ce système produit également une désémantisation – les propositions de l’algorithme dénuent les mots de leur sens – car il est au service d’une spéculation sur la langue. Créée le 10 août 2015, la holding de Google et ses filiales a été baptisée Alphabet. Irrésistible clin d’oeil de Larry et Sergueï.

Après avoir écrit notre requête, le temps est à la lecture. N’avez-vous pas une sensation étrange quand il s’agit de lire ? Un refus d’obstacle qui nous échappe. Nicholas Carr le sent aussi : « Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. […] Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte.13 » Cette drôle d’intuition prend un sens lorsque l’on sait qu’un média, en plus d’être un canal d’information, modèle le processus de pensée. À présent, notre esprit attend les informations telles que le Web les distribue : « Comme un flux de particules s’écoulant rapidement. […] Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.14 »

Selon Maryanne Wolf, directrice du Centre de recherche sur la lecture et le langage de l’Université Tufts, « Nous sommes définis par notre façon de lire. » Pour Google, l’efficacité et l’immédiateté doivent être les maîtres-mots de la lecture sur le Web : « Plus vous cliquez sur des liens et visitez de pages, plus Google et les autres compagnies ont d’occasions de recueillir des informations sur vous et de vous nourrir avec de la publicité. […] Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces compagnies désirent. C’est dans leur intérêt commercial de nous distraire.15 » Seulement, lire n’est pas instinctif. Nous devons apprendre comment traduire les caractères symboliques perçus dans un langage compréhensible. La technologie que nous utilisons pour apprendre et exercer la lecture façonne nos circuits neuronaux. Lorsque nous lisons en ligne, nous avons tendance à devenir de « simples décodeurs de l’information » s’inquiète Maryanne Wolf. Nos capacités à interpréter un texte et à construire des connexions mentales riches et complexes, développées lors d’une lecture profonde et sans distraction, s’effacent. Notre savoir-lire s’érode avec Internet comme notre savoir-faire s’est délité avec la machine. « Ce que Taylor a fait pour le travail manuel, Google le fait pour le travail de l’esprit.16 » 

Avant tout, la question de notre rapport à la technique est celle de notre rapport au temps. L’ajustement psychique ou collectif à notre environnementtechnique ne se fait pas d’un claquement de doigt. Qui plus est, lorsque le caractère prédominant du milieu technique est l’immédiateté, le choc des temporalités est inévitable. D’un côté, l’attention, lelangage, la lecture, la pensée et même l’amour sont des constructions cognitives puis sociales qui requièrent un investissement sur du « temps long ». De l’autre, le prêt-à-jeter, le zapping, la crédulité, l’addiction et l’impulsivité suppriment l’absolue nécessité des phases intermédiaires – contemplation, expérimentation, approfondissement – sans lesquelles nous ne pouvons transformer nos pulsions primitives en désirs socialisés. Quel sens donner à un parcours qui fait abstraction du circuit des épreuves17 ? Et si le désajustement d’aujourd’hui voyait le sens disparaître. L’Homo sapiens était en quête perpétuelle de sens mais ce sera peut-être une perte de temps pour son successeur. Imaginons un nouveau genre humain qui choisirait sa moitié d’un simple geste du doigt. Vers la gauche : on ne s’accouple pas. Vers la droite : on s’accouple. La technique a parlé : « Que l’Homo instinctus soit, et l’Homo instinctus fut. »

Références   [ + ]

01. L’hominisation est le processus évolutif qui a progressivement transformé une lignée de primates en humains.
02. Bertrand Gille, Histoire des techniques, 1978, pp. 1244-1252
03. Bertrand Gille (1920-1980) observe l’histoire à travers la succession des systèmes techniques définis comme l’ensemble des cohérences tissées à une époque entre différentes technologies. Le système actuel se caractérise par une synergie entre l’électronique et l’informatique. Bertrand Gille, op. cit., p. 19
04. Bernard Stiegler, De la misère symbolique. 2. La catastrophe du sensible, 2005, p. 76
05. Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, 2010, p. 59
06. « La publicité crée le désir de consommer, le crédit en donne les moyens, l’obsolescence programmée en renouvelle la nécessité. » Serge Latouche, Bon pour la casse, 2012
07. L’innovation perpétuelle a été théorisée par l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) à traverse le concept de « destruction créatrice ».
08. Bernard Stiegler (conférence), « Transition et valeur », 2012
09. Nicholas Carr, « Est-ce que Google nous rend idiot ? », in Framablog, juin 2008
10. Frédéric Kaplan, « Nos langues à l’heure du capitalisme linguistique », in Internetactu.net, avril 2012
11. Un algorithme est une opération mathématique qui procède de manière systématique à la résolution d’un problème. Il évacue la pensée du calcul afin de le rendre exécutable par une machine.
12. Frédéric Kaplan, « Nos langues à l’heure du capitalisme linguistique », in Internetactu.net, avril 2012
13. Nicholas Carr, « Est-ce que Google nous rend idiot ? », in Framablog, juin 2008
14, 15, 16. Ibid.
17. Vladimir Jankélévitch (conférence), « L’immédiat », 1960

Commentaires (0)

Votre message sera publié après modération.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 × quatre =