Système technicien

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Controverse

L’agriculture industrielle et la machinerie agroalimentaire ont relégué les fermes traditionnelles et les productions artisanales au rang de curiosités touristiques. Mais si l’abondance des supermarchés permet de saturer nos panses d’occidentaux, nous parlons déjà des conséquences sanitaires et écologiques de ce gavage. Une intoxication des individus qui va de pair avec l’empoisonnement des valeurs de nos sociétés développées.

QUAND LA CHIMIE OPÈRE

Remplacer nos cuisines par des usines, inventer des « chaînes de fabrication chimique » pour réguler à grande échelle la production alimentaire : une idée brillante formulée il y a déjà un siècle par le généticien John Burdon Sanderson Haldane dans son essai Daedalus de 1923 : « La nourriture synthétique mettra le jardin d’ornement et l’usine à la place du tas de fumier et de l’abattoir, et rendra enfin la ville auto-suffisante. » Si ce texte inspira Aldous Huxley pour son Meilleur des mondes, c’est avec son frère, Julian Huxley, que Haldane cosignera en 1939 le Manifeste des généticiens. Revenons à nos moutons transgéniques. Une fois ce projet d’abondance esquissé par la science, les techniques allaient le concrétiser. Bienvenue dans l’ère de la chimie : une période faste où les interactions entre laboratoires et groupes industriels multiplient les synthèses d’éléments chimiques.

Dès 1913, l’usine BASF industrialise le procédé Haber pour transformer l’azote atmosphérique en ammoniac liquide. L’Allemagne devient alors autonome dans la production de ce précieux composé servant à la fois à la fabrication d’explosifs et d’engrais agricoles. Nourrir et tuer, ou comment maintenir de hauts rendements agricoles en période de guerre. Nul besoin de relater les deux conflits mondiaux, la course à l’armement et les impératifs de production alimentaire : un contexte stimulant pour l’industrie chimique. Après 1945, la guerre est finie, il faut reconstruire. Le plan Marshall est une aubaine pour l’oncle Sam, tout à fait disposé à prêter de l’argent à qui voudrait acheter du matériel américain. L’autre enjeu est de structurer un parc chimique européen moins dépendant des firmes allemandes, comme IG Farben, qui avaient rendu l’Allemagne nazie si puissante. Les Alliés d’outre-atlantique n’étaient donc pas de simples fournisseurs mais de réels conseillers. « L’influence des États-Unis sur l’industrie européenne était plutôt politique et commerciale qu’économique et technologique.01 » Le marché de la chimie se dérégule et s’internationalise, si bien que dès 1949, il redevient aussi prospère qu’avant la guerre. Dès lors, le secteur de l’agroalimentaire s’industrialise : de la même façon que les géants américains (Cargill, Koch Industries) approvisionnent les fast-foods, l’agriculture intensive et l’élevage de masse en Europe doivent fournir aux usines et distributeurs de quoi nourrir la populace. Des produits frais ou en conserve, de saison ou pas, d’ici et surtout d’ailleurs, sont entreposés en supermarchés, hypermarchés puis zones commerciales, « le drugstore élargi aux dimensions du centre commercial et de la ville du futur02 ». Dans ces havres de la consommation règne un « printemps perpétuel » : de la papaye locale à la tomate hivernale, toutes les chimères sont à portée de porte-monnaie.

Le business de la viande n’a pas échappé aux mains de l’industriel et du laborantin. Nos fiers bovins qui broutaient jadis de l’herbe bien verte se sont vus imposer un régime de soja, de maïs ou encore de farine animale, dans une dynamique d’élevage intensif et d’économie de bouts de chandelles. La biotechnologie de Monsanto03 a permis de maximiser la production de lait en injectant aux animaux une hormone de croissance, la somatotropine bovine. Le prix à payer pour cette augmentation de 10% de la production n’est pas négligeable : animaux boiteux, baisse de vitalité et de fertilité, multiplication des infections des mamelles. L’hormone se retrouve dans le lait, avec en prime le pus issu des infections. Bon appétit ! Aux États-Unis comme en France, « la concentration de l’abattage se poursuit sur les plus gros établissements dans toutes les filières.04 » Les abattoirs français ont chuté de 339 établissements en l’an 200005 à 263 en 201606. Même phénomène côté américain : 13 abattoirs géants domineraient le marché de la viande07. Mais ces « tueries » ne seront bientôt qu’un lointain souvenir : le premier steak artificiel a été cuisiné en 2013, un projet sponsorisé par un certain Sergueï Brin08. Une fois de plus, la solution technique à un problème de ressource nous évite de penser un changement d’alimentation. L’Organisation mondiale de la santé a pourtant annoncé fin 2015 que la surconsommation de viande multiplie les chances d’obtenir un ticket gagnant à la loterie du cancer09. Huit ans plus tôt, le World Cancer Research Fund (WCRF) préconisait déjà de limiter son apport en viande à 500 g par semaine10.

Viandes, légumes, fruits, la production des composants primaires de notre alimentation s’est calquée sur l’industrie. Dans la plupart des pays d’Europe, un catalogue officiel des semences détermine les espèces végétales en droit d’être commercialisées, au grand dam des associations de hors-la-loi oeuvrant à la préservation de la biodiversité par la culture et la distribution de semences de variétés anciennes et non-officielles (Kokopelli, Femmes semencières, etc.). Cette pratique de catégorisation rejoint celle des brevets sur le vivant de Syngenta ou Monsanto – des firmes privées qui tentent de s’approprier des espèces végétales – cautionnée par les organismes intergouvernementaux comme l’Office européen des brevets11. En un siècle, ces multinationales originaires de la pétrochimie ou de l’industrie pharmaceutique ont pris les commandes des usines et laboratoires qui déterminent notre alimentation. À trop confier nos assiettes aux experts de la chimie, ne nous étonnons plus des dégâts collatéraux.

LE FARDEAU DU CORPS

Chemical body burden : la charge chimique du corps, soit l’accumulation d’éléments toxiques dans notre organisme. Une étude du Center for Disease Control and Prevention publiée en 2009 a mesuré les taux de 212 produits chimiques dans les urines et dans le sang d’un panel américain12. Pesticides, fongicides, herbicides, métaux, oestrogènes, composants de plastiques : un florilège de produits chimiques en provenance directe de notre environnement quotidien et de notre alimentation.

Rassurons-nous, ces taux sont généralement inférieurs aux seuils d’alerte rigoureusement fixés par nos élites scientifiques. Le processus semble être le suivant : prenez un groupe de souris ; injectez une dose du produit chimique à tester ; « Aïe, elles sont toutes mortes », c’est la dose létale (DL100) ; diminuez la dose jusqu’à ce que 50% des cobayes survivent (DL50) ; réitérez jusqu’à ce que tous les rongeurs restent sur pied, voilà, vous avez trouvé la dose sans effet (DSE), exprimée par exemple en milligramme de produit par kilogramme de poids corporel (mg/kg) ; divisez – à la louche – par 10 pour tenir compte du fait que nous ne sommes pas des souris, et encore par 10 car nous ne sommes pas tous égaux devant les produits chimiques. Vous obtenez la dose journalière admissible (DJA) de votre substance, une quantité à éviter d’ingurgiter quotidiennement sans quoi vous aurez quelques soucis de santé13. Loin d’être irréprochable, cette méthode pose deux problèmes de taille. Mis à part le génocide des souris blanches, on passe de l’échelle du rongeur à l’échelle de l’homme par des estimations aussi hasardeuses qu’arbitraires. Ces réglementations sont d’ailleurs occasionnellement ajustées par l’European Food Safety Authorithy (EFSA), comme la DJA du Bisphénol A passée de 50 μg/kg à 4 μg/kg en 2015 : ce constituant de biberons et emballages n’était peut-être pas si anodin. Ce produit chimique rejoint la famille des perturbateurs endocriniens (PE pour les intimes) qui leurrent les récepteurs de nos cellules en imitant les hormones de notre organisme, même à très faible dose. Autre faille : ces seuils ne tiennent pas compte de l’effet « cocktail » entre molécules. Si la molécule A ou la molécule B n’ont pas d’effet tant qu’elles restent quotidiennement en dessous de leur DJA, elles peuvent constituer une combinaison gagnante dès qu’elles se rencontrent.

La Food & Drug Administration aux États-Unis et l’EFSA en Europe ont pour rôle de protéger les populations face au déferlement du marché de la chimie. Cependant, ces agences publiques sont régulièrement épinglées pour leur déni du principe de précaution. Prenons l’exemple de l’aspartame, un édulcorant cancérogène dès 20 mg/kg selon l’institut indépendant Ramazzini14, bien en dessous des 40 mg/kg recommandés par l’EFSA. Les lobbies de la chimie et les scandales de corruption des autorités de surveillance érodent toujours plus la confiance en ces acteurs politiques. Le Corporate Europe Observatory publiait en 2013 un document facétieusement intitulé Unhappy Meal pour dénoncer les conflits d’intérêts de plus de la moitié (59%) des scientifiques siégeant à l’EFSA : des « mains innocentes » ayant été cadres dans des firmes de la chimie ou de l’agroalimentaire ou mieux, collaborateurs du lobby International Life Science Institute, « co-fondé par Coca-Cola, Heinz, Kraft, General Foods et Procter & Gamble, et financé par des multinationales de l’alimentation, de la chimie, des pesticides, des biotechnologies ou du secteur pharmaceutique15 ».

Pour nous simples mortels, difficile d’imaginer les dilemmes rencontrés par ces éminents cerveaux. Ont-ils seulement conscience des ravages engendrés par leur avarice et leur irresponsabilité ? Leur mère, la Science, les a pourtant avertis de leurs errances, les études parlent d’elles-mêmes : flambée des maladies chroniques (cancers, troubles cognitifs, maladies cardio-vasculaires voire immunitaires) ; diminution de l’espérance de vie en bonne santé ; déclin de la concentration de spermatozoïdes16 ; correspondance entre exposition aux pesticides et troubles autistiques chez l’enfant17 et anomalies génitales18. Le corps humain aurait-il du souci à se faire dans les années à venir ? Ici, réapparaissent Haldane et Huxley : « à la fois l’environnement et l’hérédité constituent les facteurs dominants et inévitablement complémentaires dans le bien-être humain. » Ces mots inscrits dans le Manifeste des généticiens publié en 1939 dans Nature, nous rappellent que la génétique et l’épigénétique19 sont deux facettes complémentaires de notre organisme. Si la première relève tant du patrimoine de nos ancêtres que du hasard, la seconde est étroitement liée à notre environnement et à notre alimentation. Notre mode de vie a une influence directe sur l’état de nos gènes, qui nous transforment en retour.

Nos choix de consommation ont donc un coût bien plus étendu que celui affiché sur l’étiquette, à la fois sanitaire, environnemental et social. Cette société, imposée en quelques décennies, présente la consommation comme une évidence, alors qu’elle devrait être un questionnement préalable à chaque acte. Est-ce que je cautionne l’agriculture intensive, l’esclavagisme d’ouvriers agricoles et la facture pétrolière pour acheminer cette marchandise ? Acheter un produit, contracter un service, c’est signer pour le modèle de production qui va avec. Opposons aux technosciences de l’agriculture industrielle la philosophie et les méthodes de l’agroécologie : fertilisation naturelle, synergie entre espèces végétales, microbiologie des sols, optimisation de l’eau et des déchets, circuits courts, etc. Si la filière biologique en pleine expansion intégrait les principes agroécologiques, toute l’agriculture en serait révolutionnée. « Le XXe siècle fut le siècle de la chimie, le XXIe siècle sera celui de la biologie.20 »

« Le XXe siècle fut le siècle de la chimie, le XXIe siècle sera celui de la biologie. »
Marie-Monique Robin, Les moissons du futur, 2012

Même incarcérés dans le modèle industriel du supermarché, il est possible d’agir. Nous pensons à tort que notre alimentation est entièrement déterminée par les étalages des grandes surfaces. C’est en réalité l’inverse : malgré le conditionnement massif opéré par la publicité, l’offre des grands distributeurs (ainsi que leur fortune) repose en grande partie sur leur faculté à s’adapter à la demande. Si le consommateur en bout de chaîne refusait d’avaler n’importe quoi pour réclamer une nourriture saine, traçable et abordable, les industriels de l’agroalimentaire devraient revoir leur copie. La volonté du nombre aura plus d’impact que toute réforme législative ou politique. « Chaque achat au supermarché est comme une croix sur un bulletin de vote.21 »

Références   [ + ]

01. Raymond G. Stokes, « La reconstruction de l’industrie chimique européenne », Histoire, économie et société, mars 1998
02. Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970, p. 25
03. Marie-Monique Robin (documentaire), Le monde selon Monsanto, 2008
04. Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, « Filière abattoir. Synthèse des études et données économiques et sanitaires disponibles fin 2010 », juin 2011
05. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, « Un tiers d’établissements en moins en dix ans », Agreste primeur, novembre 2001
06. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, « Les abattoirs en France : questions/réponses », in Agriculture.gouv.fr, mars 2016
07, 21. Robert Kenner (documentaire), Food, Inc., 2009
08. Alok Jha, « Synthetic meat: how the world’s costliest burger made it on to the plate », The Guardian, août 2013
09. Organisation mondiale de la santé, « Cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée », in Who.int, octobre 2015
10. WCRF, « Food, nutrition, physical activity, and the prevention of cancer », novembre 2007
11. Magali Reinert, « L’Office européen des brevets impose le brevetage du vivant en Europe », in Novethic.fr, avril 2015
12. Center for Disease Control and Prevention, « Fourth national report on human exposure to environmental chemicals », décembre 2009
13. Marie-Monique Robin (documentaire), Notre poison quotidien, 2010
14. Istituto Ramazzini, « Results of study on the carcinogenicity of the artificial sweeteneraspartame », in Ramazzini.org, avril 2005
15. Corporate Europe Observatory, « Unhappy Meal. The European Food Safety Authority’s independence problem », octobre 2013
16. Matthieu Rolland et al., « Decline in semen concentration and morphology in a sample of 26 609 men close to general population between 1989 and 2005 in France », janvier 2013
17. Janie F. Shelton et al., « Neurodevelopmental disorders and prenatal residential proximity to agricultural pesticides », octobre 2014
18. Nicolas Kalfa et al., « Is hypospadias associated with prenatal exposure to endocrine disruptors? », mai 2015
19. L’épigénétique est la modulation de l’expression de nos gènes en fonction de notre comportementet environnement quotidiens.
20. Marie-Monique Robin (documentaire), Les moissons du futur, 2012

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