Système technicien

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Controverse

Aujourd’hui, la Grèce est à feu et à sang. Hier, elle nous mettait en garde. Mandatés par l’Olympe, les frères Épimé- thée et Prométhée répartirent les attributs physiologiques parmi les mortels. Le premier dilapida ces qualités – force, vol, vitesse – parmi les animaux. Le second déroba le feu sacré aux dieux pour le transmettre aux hommes, leur enseignant les arts et techniques pour compenser leur absence de spécificité biologique. La mythologie grecque nous enseigne la singularité de notre espèce tout en nous déconseillant la posture d’Épiméthée : « celui qui réfléchit après ». Avons-nous compris l’avertissement ? Rien n’est moins sûr.  

À peine sur ses deux pieds, l’Homme se prend au jeu de la technique. Par son usage, le «  maître et possesseur de la nature  » superpose toujours plus d’artefacts au monde naturel pour le façonner à sa guise. Intelligence collective ou intelligence artificielle, le règne du sapiens oscille entre le démiurge et l’apocalypse. Il a appris à s’auto-produire par les biotechnologies et s’annihiler par la puissance atomique. Fier de deux cents ans d’impact géologique sans précédent, l’œuvre de multiples « révolutions » industrielles, il baptise cette nouvelle ère en son nom : l’anthropocène.

La technique est omniprésente, ses effets sont à la fois terriblement visibles et quasi-imperceptibles. La course à la nouveauté, l’immédiateté et l’efficacité nous rendent insensibles aux « dégâts collatéraux ». L’addiction nous enferme dans une parfaite cage de verre, le bouleversement de notre façon de penser nous échappe. Mais quelle est la posture de nos responsables face à la technique ?

La minorité politique et économique aux commandes de notre monde est résolument technolâtre : tablettes numériques dans les écoles, surveillance de masse légalisée, évasion fiscale des géants du Web, etc. Pressée par le diktat court-termiste et l’impératif de rentabilité, elle propulse notre civilisation à pleine vitesse vers un horizon digne des plus fameux récits dystopiques. Le train de la technique se fraye un chemin dans une foule somnolente, légitimant cette fuite en avant par la marginalisation de quelques hérétiques. Le technoscepticisme est une infamie, la technophobie de la pure folie. Sur la carlingue rutilante de cette société-fusée ne se reflète plus que le visage du progrès.

L’appareil va toujours plus vite. Il est donc temps de se poser la question de la présence d’une marche arrière, au moins d’un système de freinage, permettant d’éviter le mur. L’urgence est au ralentissement. La prise de recul, le temps de réflexion et de contemplation, nécessaires au réveil de l’homme fasciné, sont l’essence même de la technocritique. Introduisant des questions éthiques, sociales et écologiques dans le développement de la technique, elle nous appelle à imaginer collectivement la conception et la pratique des objets techniques. Avions-nous anticipé le fardeau millénaire des déchets de la surproduction ? L’altération irréversible du métabolisme de notre planète ? L’érosion de nos capacités à penser et à exprimer ? La technocritique relève tant de l’auto-défense intellectuelle que de la question de survie. L’humain n’a plus d’autre choix que de prendre le temps de penser son rapport à la technique, « réfléchir avant », incarner jusqu’au bout le rôle de Prométhée.

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