Au charbon

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Controverse

Admettons. Tu te réveilles. Trente balais. Début 2020. Pure fiction mais admettons. Tes attributs de semi-adulte sont un master en information et communication, le permis B et ta carte d’électeur. Seulement, il te manque un galon majeur pour le devenir : la cravate. Tu le sais, être une femme ou un homme digne de ce nom implique les responsabilités de cette structure sociale qui ordonne nos vies. Pour devenir respectable, il te faut un emploi, bien stable de préférence.

Le travail. Numéro un de la devise du Maréchal – et en maintien de l’ordre, il s’y connaissait. Ce beau matin, tu décides d’arrêter de bosser, tu te dis : « J’ai envie d’être maître de mon temps, faire ce que je veux, quand je veux, avec qui je veux. » En somme, reprendre la possession de ton corps, ne plus le léguer à un employeur. On a sanctuarisé la valeur travail pour banaliser l’impériosité du temps. Il est normal, même nécessaire de te contraindre à travailler avec des gens que tu n’as pas choisis : « Ces nouvelles rencontres vont cultiver ta richesse intérieure. » Pour des objectifs que tu considères insensés : « La participation au projet collectif est ta source d’émancipation. » Pendant la partie de ton existence où tu es le plus vivant : « Quand tu aimes ton job, tu ne comptes pas tes heures. »

S’opposer à cet état de fait suppose le refus de quémander un poste et de se soumettre à un employeur : s’affranchir du marché du travail. Tu prétends au droit à l’oisiveté, mon salaud. T’as pas peur du blasphème. Le bon sens et la réalité du quotidien ne peuvent que te donner raison. « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Les cinq premières minutes de la découverte de l’autre ne se passent pas de cette entrée en matière. Comme un passeport de responsabilité, ta place sociale sera jugée à la couleur de ton poste et ton rang déterminé par les émoluments estimés selon l’intitulé de ta fonction. Tu es ton taf, ton taf est en toi. La carte forcée du travail, salarié qui plus est, nous réduit à une définition de soi par ce que nous sommes obligés de faire et non ce que nous aimons faire. « Moi, dans la vie… je me débrouille, je lis, je me balade, je joue, je baise. » Ça y est, tu es obscène. Tu veux pervertir cette institution capitale au fonctionnement de la société : le pilier du capital. L’oisiveté est l’impardonnable péché de liberté pour qui se plie à la forme capitaliste du travail qui régit notre monde. Ton corps ne t’appartient pas, quelqu’un en a la possession : le propriétaire. Essaie d’y échapper, ton châtiment ne se fera pas attendre : l’infantilisation et le déshonneur.

Modèle de domination rêvé, les gens qui aiment et entourent la brebis égarée s’occupent de sa moralisation. Parents mais aussi amis, frères, collègues sauront recadrer le déviant à chaque début de discussions existentielles : « T’en as jamais fini avec tes chimères hédonistes ? Ta jeunesse te perdra, la vie te rattrapera. » Et regarde bien, tu es libre de choisir le programme Netflix, d’hésiter entre bo bun et bagel, ce soir, tranquille, avec ta moitié. Dans la journée, entre deux ateliers design thinking à la Cogip, t’as même mis une fessée à ton n+1 au ping-pong. Une bonne vie se mène d’abord avec la sécurité de l’emploi, te disent-ils. Comme si la liberté était l’accessoire d’une vie de frustration et d’illusion. Repenser le travail nécessite de redéfinir la valeur et les modalités de sa création. Certes, mais il faudra surtout trancher dans les valeurs. Travail ou amour ? Sécurité ou liberté ? Avoir ou être ? Consentir aux premières injonctions, Debord avait prévenu, assure une existence où le vrai n’est plus qu’un moment du faux.

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