Au charbon

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Controverse

Angleterre, XIXe siècle. Devant l’industrialisation galopante du pays, pilotée par une bourgeoise méprisant les codes et valeurs du passé, un homme résiste et se débat contre le marché et la modernité. Artiste aux multiples talents, défenseur de l’utile et du beau, orateur charismatique et fer de lance du socialisme britannique, William Morris incarne une politique et une poétique qui ne demandent qu’à resurgir. Du renouveau du travail à celui de la société tout entière, sa pensée alimente aujourd’hui le feu de celles et ceux qui souhaitent bouger les lignes et renouer avec un socialisme depuis longtemps dévoyé.

LE TRAVAIL DES UNS, AU PROFIT DES AUTRES

Ironie de l’histoire, l’existence de William Morris (1834-1896) coïncide avec l’ère victorienne (1837-1901), une période faste pour l’Angleterre durant laquelle la classe bourgeoise se désolidarise totalement de la classe laborieuse. Les premiers récoltent les fruits de la révolution industrielle et tiennent les rênes du pays : ils ont profité d’un capitalisme sauvage marqué par les volutes de fumée noire des usines-bagnes. Les seconds subissent ce bouleversement social et urbain de plein fouet, besognant dès l’aube dans les “manufactures” pour regagner leur ghetto au crépuscule. Devant cette ségrégation patente des classes sociales, des mouvements de travailleurs comme le Chartism revendiquent une réduction progressive du temps de travail et le droit de vote ouvrier, alors réservé aux propriétaires. Vous l’aurez saisi, l’Angleterre victorienne frôle la caricature de la lutte des classes. L’histoire de William Morris est d’ailleurs celle d’un bourgeois en rupture avec sa propre classe. Si William Morris “père” avait mis la famille à l’abri du besoin grâce à la spéculation minière, William Morris “fils” embrasse une carrière résolument artistique. L’exploitation d’autrui pour son propre intérêt ne tient pas à coeur au jeune homme : il le prouve dans la gestion de son entreprise dont une partie des bénéfices est redistribuée à certains ouvriers, tandis qu’une autre alimente les caisses de la Ligue socialiste, qu’il fonde en 1884. Un an plus tôt, Morris découvre Marx et Le capital. Le marxisme le conforte dans son aspiration socialiste : il se délecte de la critique sociale et des passages historiques mais avoue laisser à d’autres le pan économique de l’épais bouquin. Pourtant, la question économique tourmente William Morris et l’empêche d’aligner les réalités de la production et du commerce avec ses idéaux. En effet, face à la firme Morris & Co. qui mise sur les matériaux nobles, l’artisanat d’art et les petites séries, les entreprises londoniennes font le grand saut dans l’industrialisation et la production en série à moindre coût. Autre dilemme pour Morris, les seuls publics à même de s’offrir ses services sont finalement la bourgeoisie et l’Église, et non les ouvriers. Cette contradiction qu’il impute à un environnement concurrentiel et nauséabond l’amène à la conclusion que « l’art ne peut pas vivre et grandir dans le système actuel du mercantilisme et de l’avidité01 ».

Dès lors, il fait sienne la critique de la division et de la mécanisation du travail et adhère à l’image de lutte des classes : accapareurs contre esclaves.

Tribun renommé, William Morris dépeint la situation dont il est témoin dans ses nombreuses conférences publiques, dénonçant à chaque prise de parole le paradoxe industriel : une majorité pauvre et laborieuse alimente une minorité bourgeoise et oisive. Pire, les ouvriers n’ont pas les moyens de s’acheter ce qu’ils produisent02. On leur réserve des sous-produits, des pis-aller, des expédients, des “adultérations” comme les appelle Morris – de la margarine pour du beurre en somme. Vautrés dans des denrées de luxe de mauvais goût, les riches sont en fait, plus que les mendiants, « un fardeau pour la communauté03 » : ils ne produisent rien directement, consomment énormément, n’assument pas leur part de travail. « C’est ce vol et ce gaspillage par une minorité qui maintiennent la majorité dans la pauvreté. » À injustice criante, résolution simple : supprimer le luxe d’un côté supprimera la misère de l’autre.

Le socialisme selon Morris04 paraîtra à certains incompatible avec la société marchande actuelle. C’est peu de le dire, notre homme ne souhaite rien de moins qu’un renversement, voire une destruction totale, de la société qui l’a vu naître ; il ne cache en rien sa profonde « haine de la civilisation ». S’il peine à concevoir un cadre socio-économique adapté à sa vision du travail – ce qui lui vaudra d’être taxé d’idéaliste ou d’utopiste – il excelle en revanche dans son intense compréhension de ce que le travail recèle d’émancipant et de fédérateur pour la société.

LE CŒUR À L’OUVRAGE

Les fréquentations de Morris ne sont pas étrangères à son parcours d’artiste et d’artisan : à Oxford dès 1853, il se lie d’amitié avec l’artiste Edward Burne-Jones et l’architecte Philip Webb ; rencontre le couteau-suisse Faulkner au sein du groupe littéraire de Birmingham ; côtoie à Londres le peintre Dante Gabriel Rosseti. Avec cette dream team il fondera en 1861 les Ateliers Morris, Marshall, Faulkner & Co. (nom initial de Morris & Co.), une entreprise artisanale de décoration et d’ameublement qui touche à tous les domaines : vitraux, ornements muraux, mobilier, verrerie, édition, etc. Cette multiplicité de talents mis en collaboration est à l’origine du renouveau des arts décoratifs qu’on appellera par la suite le mouvement Arts & Crafts : des objets et environnements alliant fonctionnalité et beauté, produits dans une exigence de qualité s’opposant de facto aux objets industriels. Dans l’étymologie des arts “décoratifs”, le latin dĕcŏro renvoie tant à la décoration qu’à l’honneur et à la dignité. Romantique invétéré et passionné de l’époque médiévale, il y a fort à parier que Morris trouva ces valeurs compatibles avec ses convictions sociales : l’art décoratif, c’est « l’art du peuple, le travail quotidien des hommes pour leur usage quotidien.05 »

Le travail comme art, credo de William Morris, est la condition des travailleurs libres et épanouis. « L’art, ou le travail-dans-la-joie […] surgit, semble-t-il, presque spontanément d’une sorte d’instinct parmi une population qui avait cessé d’être contrainte à un surmenage pénible et affreux.06 » Tels en seraient les commandements : nul travailleur ne vivra dans la pauvreté ; nul ne connaîtra des tâches exemptes d’art et de plaisir ; tout travailleur aura accès aux loisirs comme au repos ; il créera la beauté et vivra parmi elle ; il pourra s’éduquer librement et accéder à toute profession en fonction de ses capacités ; il n’y aura plus de distinction de classes, seulement des artisans. Et que faire des tâches les plus ingrates du quotidien ? Il y a deux options : soit les confier aux machines (Morris est romantique mais pas tout à fait luddite), soit les répartir à tour de rôle sur la base du volontariat. Sinon elles devront disparaître de notre société. Conférence après conférence, Morris évangélisera les foules quant à cette vision du travail. Animé par l’intime conviction que la façon dont une société pense le travail conditionne la société elle-même, il oppose aux conditions de l’industrie – produire péniblement de la camelote – une trinité réformatrice : plaisir, utilité, repos. Bien avant que John Meynard Keynes estime à 3h par jour le temps de travail requis pour faire tourner l’économie dans ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants en 1930, Morris proposait dès 1884 qu’on n’y consacrât pas plus de « 4h par jour, pour rester dans une moyenne raisonnable.07 »

Dans ses essais comme dans sa vie, Morris n’a jamais conçu le travail comme une attache à une fonction fixe, à un emploi unique et figé. L’attrait pour le changement et la polyvalence lui semblent naturels et innés, et beaux-arts et savoirs intellectuels cohabitent spontanément. On rencontre d’ailleurs, dans son oeuvre manifeste Nouvelles de nulle part (1890), un tisserand, imprimeur amateur, mathématicien à ses heures, en pleine rédaction d’une étude archéologique. De là, il professe à qui veut l’entendre : « Trouvez ce que vous aimez et pratiquez-le, vous ne serez pas isolé et vous trouverez sans peine de l’aide pour réaliser vos désirs.08 »

COMMENT NOUS POURRIONS VIVRE

Si le travail, plus que toute chose, construit des hommes comme des sociétés, c’est qu’il existe une relation intime entre le faire individuel et le faire collectif. Alors, qu’est-ce qui nous empêche de travailler à une société digne de ce nom ? Pourquoi ne prenons-nous pas le temps nécessaire pour construire les piliers de la convivialité ? « Parce que nous sommes en guerre, classe contre classe et homme contre homme ; cela nous prend tout notre temps ; au lieu de cultiver les arts de la paix, nous sommes contraints de nous occuper des arts de la guerre. » Le marché mondial attise la guerre de tous contre tous, entre individus, entre entreprises et même entre nations. Le corps et l’esprit du travailleur sont accaparés par un travail obligé, qui diffère de l’activité spontanée et volontaire à laquelle il se livrerait si le temps lui était laissé. En résulte une société de la misère et du gaspillage. Morris oppose à ce système la société de la coopération.

Une de ses premières conditions reposerait sur le décentrement, sur des échelles moindres : « Quelques villages agréables le long de la Tamise remplaceraient ainsi avantageusement cette folie absurde autrefois appelée Londres. » Les villes contemporaines étant des centres marchands où l’on entasse les travailleurs, elles constituent une topographie obsolète dans la société dépeinte par Morris. De la même façon qu’il faut redonner au travailleur du temps, il faut également lui garantir de l’espace. Comme lieu du travail, Morris imagine des lieux collectifs ouverts et comme nouvel habitat, des palais communaux réalisés des mains même des citoyens : ils refléteront le talent et l’émancipation des hommes et des femmes y ayant contribué. À l’inverse de l’usine de son époque – « temple du surpeuplement, de la falsification et du surmenage, en un mot des temples de l’insatisfaction09 » – il propose des “ateliers collectifs” à la fois centres éducatifs et lieux d’instruction technique, dotés de réfectoires, de bibliothèques, de jardins et de potagers. Il décrit ses occupants comme « un groupe de personnes travaillant collectivement et en bonne entente dans un but utile10 ». Loin de toute notion de concurrence et de secret industriel, tout citoyen est libre d’en passer les portes pour participer à la production du nécessaire et du beau, tout en apprenant de ses camarades pour se forger une culture technique. L’ouverture des usines rend compte à chacun du travail derrière chaque objet, et donc du juste prix à payer pour des produits de qualité. Il va un cran plus loin dans Nouvelles de nulle part où les prix disparaissent, chacun se servant selon ses besoins en connaissance des modalités de fabrication de chaque objet. Tout le contraire du consommateur ignorant des procédés de fabrication, le citoyen d’un monde prochain se renseigne et s’intéresse à tout ce qu’il utilise et consomme.

Un des derniers souhaits de Morris, et non des moindres, était que l’humain se serve de son ingéniosité pour « se débarrasser des déchets et de minimiser, sinon d’éliminer complètement, les désagréments comme la fumée, la puanteur et le bruit » – un souci du milieu environnant qui prolonge celui de l’individu et du collectif. Pour sa quête d’une production strictement nécessaire et son respect de la nature, nombre de nos contemporains font de Morris un pionnier de la décroissance et de l’écologie politique. Espérons qu’il soit bien plus, l’annonciateur du basculement de la société de la concurrence vers la société de la coopération. Le timing de ce grand renversement est donné dans son conte utopique Nouvelles de nulle part : ce sera le XXIe siècle. Aujourd’hui, les mèches s’allument partout. Nous sommes à l’heure sur le calendrier de la révolution.

Références   [ + ]

01. William Morris, Letters, 1883
02. Problème d’hier délocalisé aujourd’hui : un esclave de Foxcon à Shenzhen peut-il s’offrir le smartphone qu’il a contribué à créer ? L’ouvrier polonais de Kenzo pourra-t-il un jour se payer un costard ?
03. William Morris, Travail utile et vaine besogne, 1884
04. Il reproche au marxisme comme au socialisme un manque de poésie et d’aspiration à la beauté et ne voit aucune piste d’émancipation de l’homme dans un cadre industriel et productiviste.
05. William Morris, De l’origine des arts décoratifs, 1886
06. William Morris, Nouvelles de nulle part, 1890
07. William Morris, Ce que pourrait être le travail dans une usine, 1884
08. William Morris, La société de l’avenir, 1887
09. William Morris, Une usine, telle qu’elle pourrait être, 1884
10. William Morris, Le travail dans ce qui pourrait être une usine, 1884

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