Gavage médiatique

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Controverse

Si l’exercice de la critique amène à la déconstruction d’un système alors l’expérimentation conduira à sa reconstruction. Auteur de Libération, de Sartre à Rothschild et rédacteur en chef adjoint du journal d’information générique Le Monde Diplomatique, Pierre Rimbert s’attache depuis de nombreuses années à dépeindre le paysage médiatique français. Critique avisé du secteur de la presse, il n’en est pas moins force de proposition. Ainsi, fin 2014, dans les colonnes du mensuel, il propose au lecteur les bases de réflexion permettant de penser le financement d’une presse d’intérêt général ou, comme l’avait proposé le Conseil National de la Résistance à son époque : une presse libre (Nos Jours heureux, Conseil National de la Résistance, 1944).

Des canards enchaînés

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit01 ». Sur le plan international, la majorité des nations érige la liberté d’expression en qualité de droit fondamental et inaliénable au sein de leur propre constitution. Or, dans ces mêmes États, la propriété des moyens d’information est l’apanage de puissances industrielles et financières. Les médias principaux verrouillent la parole contraire et ne représentent plus qu’une infime partie de l’opinion publique.

La France n’échappe pas à ce navrant constat. Bien au contraire, elle illustre la concentration des moyens d’information au profit de l’intérêt de quelques-uns. Maintenue en l’état par le double mécanisme – propriété privée et modèle publicitaire – la presse bénéficie de plus, d’une perfusion monétaire conséquente. Injectée directement par l’État sous la forme « d’aide à la presse », cette somme représente près d’1/5e du budget des périodiques d’information politique et générale. Actuellement, l’ensemble des dépenses réalisées par le secteur (coûts de rédaction, production, distribution, administration), auxquelles vient s’ajouter le versement de dividendes aux propriétaires, est supérieur aux simples recettes liées aux ventes et au versement de la subvention publique. Seules les recettes publicitaires assurent l’équilibre budgétaire. Comment se libérer de cette double tutelle, capitalisation privée et subvention d’État, autorisant les pouvoirs exécutifs et financiers à conserver un droit de regard sur les lignes éditoriales ?

Délivrer la presse de son obligation de rentabilité : la réforme des statuts

Dans l’article « Projet pour une presse libre », Pierre Rimbert expose « une ambivalence vieille de deux siècles : l’information est pensée comme un bien public, mais produite comme une marchandise. » Selon lui, il conviendrait dans un premier temps de scinder le secteur presse en deux parties. D’une part, se trouverait la presse dite « lucrative », une presse de divertissement, dans laquelle les recettes publicitaires pourraient perdurer. En revanche, la presse dite « d’intérêt général », s’élaborerait sur la base d’un nouveau statut propre aux organes de presse d’information générale : « le statut d’entreprises de presse non lucratives ». Conformément à la proposition législative visant la création d’un statut spécifique formulée par les sociétés de rédacteurs au milieu des années 1960, ces organes de presse se verront transformés en « sociétés commerciales à but non lucratif ou à lucrativité limitée.02 » La préoccupation de cette presse ne sera plus le profit commercial, destiné au versement de dividendes à leurs propriétaires respectifs. Tout excédent, lié à la vente du journal, sera versé au bénéfice d’un organe servant les intérêts de la communauté, autrement dit de la profession.

« Une ambivalence vieille de deux siècles :
l’information est pensée comme un bien public,
mais produite comme une marchandise. »
 Pierre Rimbert

Mutualiser la chaîne de production : « le service commun »

Entendons ici qu’il ne s’agit pas d’une nationalisation (appartenance à l’État) mais d’une mutualisation. « Le Service commun procurerait aux journaux – imprimés ou en ligne – non seulement les imprimeries, le papier, les messageries qui acheminent les liasses, une partie des kiosques mais également des locaux, des serveurs, des outils de stockage et de diffusion, des moyens de recherche et de développement. Il fournirait à toutes les entreprises de presse d’intérêt général les services administratifs, comptables, juridiques, commerciaux, et opérerait une plateforme commune d’abonnement, de paiement et de gestion de base de données.03 » De cette façon, délestées de la contrainte logistique et administrative, les entreprises de presse verront leur masse salariale constituée uniquement par leurs seuls journalistes. Ce poste de dépense ainsi qu’une partie du fonctionnement du « Service » étant assumés par leurs recettes de ventes. Par la suite, tout excédent réalisé sera reversé au « Service ».
Notons que ce seul apport ne suffit pas à assurer le bon fonctionnement du service mutualisé puisque plus de la moitié de ses ressources proviennent de la caisse information et de la cotisation qui lui est confiée.

De la « béquille publique » au « bien commun »

« Au fond, quoi de plus logique que cette conquête sociale prenne en charge un bien collectif ?04 » Pensé dans cette optique, le modèle de financement reposerait sur la contribution financière de tous les citoyens prenant la forme d’une « cotisation information ». La forme actuelle du système inclut une aide de l’État versée chaque année au secteur sous la forme de subventions et d’allégements fiscaux. Basée sur le principe de la sécurité sociale, la « cotisation information » sera prélevée sur « la valeur ajoutée et acquittée par toutes les entreprises et les administrations ». Dès lors, les individus de la nation contribueraient directement à l’essor de la presse qui les informe. À tous ceux qui crieraient haro sur une appropriation de l’État des organes de presse, Pierre Rimbert, ironise : « MM. Bergé, Niel et Pigasse ont acheté Le Monde en 2010 pour 60 millions d’euros ; entre 2009 et 2013, l’État a versé 90 millions d’euros à ce groupe. […] Si la règle du “qui finance contrôle” s’appliquait, l’État serait propriétaire d’un très vaste groupe de presse.05 » Supprimer la mainmise des intérêts privés et s’affranchir du soutien de la puissance publique : autant de conditions sine qua non à l’existence d’une presse « d’intérêt général » garantissant, par l’existence d’un pluralisme des courants d’opinion, l’enrichissement du débat politique.

Références   [ + ]

01. Assemblée générale des Nations unies, Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948
02. Pierre Rimbert, « Sociétés de rédacteurs, un rêve de journaliste », Le Monde Diplomatique, mai 2007
03, 04. Pierre Rimbert, « Projet pour une presse libre », Le Monde Diplomatique, décembre 2014
05. Ibid

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