Illusion citoyenne

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Controverse

Dès 1944, le Conseil National de la Résistance (CNR) érige l’indépendance et la liberté de l’information comme les principes fondateurs de notre société. La charte du CNR, rédigée à la libération du territoire, propose des mesures pour assurer : « La liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères. » Les résistants souhaitaient instaurer un système politique régi par la souveraineté populaire, sachant pertinemment qu’une information d’intérêt général était un garde fou contre les abus de pouvoirs. Comment le dévoiement au dernier degré de cette prescription du CNR reflète le virage vers un simulacre de démocratie ?

Achetez un média vous vous paierez les élections

« Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira.01 » Selon Alexis de Tocqueville, le sort de l’élection passera par l’influence d’une parole avisée sur la population. Il suffit d’une simple mise à jour de ces propos pour constater que « les gens » représentent l’opinion publique et le « on », capable de façonner cette dernière, correspond à ceux qui exercent le pouvoir. Seulement, qui détient le pouvoir aujourd’hui ? Les leaders politiques ? Les capitaines d’industries et les dirigeants de groupes financiers ? Les responsables de l’information ? Pour le journaliste Michel Naudy, ils sont indissociables : « Je dirais que c’est un seul et même monde, c’est un monde unique. C’est comme si dans une famille certains avaient décidé de faire politique, d’autres économie et le troisième journalisme. Ces gens partagent le même mode de vie, les mêmes valeurs, les mêmes amitiés, ils vont dans les mêmes hôtels, ils passent leurs vacances dans les mêmes lieux… C’est une famille, réellement.02 » Les connivences éhontées et les intérêts corporatistes prouvent-ils à eux seuls la clairvoyance de la prédiction du précurseur de la sociologie ? Ne tombons pas dans le raccourci malveillant.

Mais alors comment expliquer que la grande majorité des médias de masse – papiers et audiovisuels – appartiennent à des hommes d’affaires dont l’activité principale n’a guère de rapport avec le traitement de l’information ? Un rapide tour d’horizon hexagonal s’impose : TF1 appartient à Martin Bouygues, fer de lance du BTP (Bouygues Construction) ; Le Figaro à Serge Dassault, leader de l’industrie de l’armement (Groupe Dassault) ; Le Monde et Le Nouvel Observateur au trio constitué de Xavier Niel, magnat des télécommunications (Iliad, maison mère de Free), Pierre Bergé, entrepreneur de confection de luxe (Yves Saint Laurent) et Matthieu Pigasse, directeur d’une banque d’affaires (Lazard) ; Elle, Paris Match, Télé 7 jours, Le Journal du dimanche, Europe 1, Virgin Radio, RFM, Gulli, MCM, etc. à Arnaud Lagardère, fleuron de l’industrie aéronautique (Lagardère SCA, holding de EADS), pour ne citer qu’eux.

Cette prédation des organes de presse par les puissances de l’argent interroge sur les raisons d’une telle mainmise. À la télévision et à la radio, le modèle publicitaire rapporte toujours gros. En revanche, la stabilité économique de la presse n’a jamais été aussi précaire. Quelles motivations poussent le Crédit Mutuel à s’offrir, en 2008, les colonnes de la totalité des titres du Groupe EBRA03, c’est-à-dire une majorité de la presse quotidienne régionale de l’Est de la France ? Aujourd’hui, la pluralité et l’indépendance du traitement de l’information semblent être de l’histoire ancienne. Ne nous y trompons pas, la concentration des pouvoirs par une poignée d’individus n’a rien d’une nouveauté, c’est un héritage. L’histoire nous renseigne même sur la nature rudimentaire de cette méthode employée par les élites afin de tenir la majorité à l’écart des affaires publiques ou privées.

 

Professionnalisation au nom de l’intérêt commun de quelques-uns

Osons une corrélation entre deux époques, deux champs et deux bouleversements qui n’ont en apparence rien en commun. Le premier événement date des révolutions anglaise, française et américaine de la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit d’une métamorphose de l’ordre politique, plus particulièrement la définition des fondements du gouvernement représentatif, socle de nos démocraties contemporaines. James Madison, quatrième Président des États-Unis et l’un des principaux auteurs de la Constitution, pose les principes suivants comme nouveaux jalons de la démocratie dite représentative : « L’effet de la représentation est d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est la mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales.04 » En d’autres termes, il s’agit de laisser le soin des affaires publiques et de la décision politique à une corporation de « sages » élus pour représenter les intérêts de tous.

Le second chambardement idéologique a lieu dans les années 1920. Le journalisme se modernise pour répondre à de nouvelles exigences faisant de cette pratique une science à part entière. Ce changement est impulsé par les théories de Walter Lippmann, selon lui : « Le professionnalisme dans la politique signifiait professionnalisme dans le journalisme.05» Lippmann considère l’opinion publique à la « partialité bornée » aux antipodes de l’information neutre et objective, servant à alimenter une presse aux allures de machine d’enregistrements factuels. « Le public n’avait dans le gouvernement qu’une part strictement procédurière. L’intérêt du public n’allait pas jusqu’à la substance de la prise de décisions. Les questions de substance devaient être décidées par des administrateurs compétents qui, par leur accès à une information fiable, étaient immunisés contre les « symboles » émotionnels et les « stéréotypes » qui dominaient le débat public.06 » Comme les individus ne gouvernent pas directement, nul besoin qu’ils aient accès aux rouages de l’information. Impossible d’imaginer qu’ils discutent et débattent de tels ou tels enjeux de société (politiques de santé publique, programmes d’éducation et de recherche, directives agricoles et agroalimentaires, etc.). Les questions économiques, sociales ou culturelles doivent être réservées aux membres des « classes spécialisées » auxquels il reviendra de protéger la richesse de la nation07.

« Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages. » Walter Lippmann

Qu’elles soient pensées dans le champ politique ou médiatique, la confiscation des responsabilités du gouvernement et la mise à l’écart du débat public, au profit de corps professionnalisés, sont les reflets d’une idéologie résumée sans équivoque par Lippmann lui-même : « Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages.08 »

 

« L’art de la controverse » condition de la démocratie

L’historien Bernard Manin observe trois phases de la démocratie représentative : le parlementarisme (place majeure accordée à la délibération de notables), la démocratie de partis (censés représenter l’opinion publique et les rapports de force sociaux) et la démocratie du public qui serait notre régime actuel (partis structurés et fédérés derrière une personnalité plutôt qu’un solide programme)09. Cette typologie ne bat-elle pas de l’aile au regard de l’état de notre modèle médiatique ? Dans un système où l’élection est le dispositif central d’accès au pouvoir, l’opinion est le nerf de la guerre. Comment empêcher l’allégeance des hommes politiques à leurs homologues du CAC 40, quand ceux-ci possèdent une force redoutable de matraquage des esprits à travers les médias de masse ? Sans évoquer les cas d’école de collusions dans lesquels on les retrouve en tant que « philanthropes » financeurs des campagnes électorales10. Pour James Madison, le gouvernement en démocratie est exercé par les « êtres les plus capables » et cet exercice est destiné à « maintenir la minorité fortunée à l’abri de la majorité11 ». En même temps, si les plus capables sont les plus fortunés, pourquoi aurait-on notre mot à dire ?

« L’art de la controverse » contre « la paisible ignorance » Christopher Lasch

Toutefois, « le troupeau » peut envisager une alternative à cette nouvelle ère de la « démocratie des multinationales ». Le corps social doit prendre conscience que sa responsabilisation politique passe inévitablement par une reconquête du traitement de l’information. « Si nous maintenons fermement que le débat est l’essence de l’éducation, nous défendrons la démocratie comme la forme de gouvernement non pas la plus efficace mais la plus éducative, telle qu’elle étend aussi largement que possible le cercle de la discussion et oblige ainsi tous les citoyens à articuler leurs conceptions, à les mettre en danger et à cultiver les vertus de l’éloquence, de la clarté de pensée et d’expression, et du jugement solide. Comme le relevait Lippmann, les petites communautés constituent le lieu classique de la démocratie parce qu’elles permettent à tout le monde de prendre part aux débats publics.12 » À travers cet élan, l’enjeu est de repositionner l’information, non plus comme une condition du débat mais comme sa valeur ajoutée. Engagez une discussion qui captive entièrement votre attention, vous vous transformerez en chercheurs avides d’informations pertinentes. La clef pourrait bien être de retrouver ce que Christopher Lasch appelle « l’art de la controverse13 ».

Supposons que la politique consiste en la pratique du pouvoir. Autrement dit, l’articulation des luttes de pouvoir qui incarne la confrontation des idées. Deux conceptions de l’exercice politique s’opposent alors. D’une part, la science politique suppose le travail de professionnels, omnicompétents, incorruptibles et naturellement investis de la protection de l’intérêt général. De l’autre, l’art de la politique se caractérise par un processus collectif de confrontation, d’expérimentation, de décision et d’action. « Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l’information aura beau être aussi facilement accessible que l’on voudra, elle ne laissera aucune marque. Ce que demande la démocratie, c’est un débat public vigoureux, et non de l’information.14 » Si le peuple souhaite se réapproprier le débat public, l’indispensable préalable est-il de statuer sur la question d’un art ou d’une science de l’information ? Si c’est une science, qu’il laisse la main aux experts et se contente d’absorber le flot de réclames, de faits divers et de spectacles divertissants. Si c’est un art, qu’il se retrousse les manches. Les oracles de l’opinion défendront leurs propriétés avec ardeur. Le droit à une information pertinente et indépendante, nécessaire pour prendre part au débat public, risquerait bien d’inciter les « bêtes sauvages » à aspirer à une véritable démocratie. La transformation de ce désir d’émancipation en réalité politique exigera, cette fois, de considérer la parole de Lucie Aubrac, membre du CNR : « Le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent.15 »

Références   [ + ]

01. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (tome II), 1840
02. Gilles Balbastre, Yannick Kergoat, Les nouveaux chiens de garde (documentaire), 2012
03. « Presse quotidienne régionale : Non au journal unique du Crédit Mutuel ! (SNJ) », in Acrimed, avril 2012
04. Bernard Manin, Principe du gouvernement représentatif, 1995, p. 13
05. Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, 1994, p. 173
06. Christopher Lasch, op. cit., pp. 174-175
07. Walter Lippmann, The Phantom Public, 1925, p. 155
08. Ibid
09. Bernard Manin, Principe du gouvernement représentatif, 1995, p. 247
10. « 2012 Presidential Race », in OpenSecrets.net, mars 2013
11. Norman Baillargeon, Préface, in Propaganda, 2007, p. 18
12. Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, 1994, p. 177
13. Christopher Lasch, op. cit., p. 167
14. Christopher Lasch, op. cit., p. 168
15. Entretien avec Lucie et Raymond Aubrac, « Le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent », François Ruffin, février 2006

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