Au charbon

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Controverse

Avez-vous trouvé la voie ? Celle qui évitera de terminer avec un noeud à coulisse au milieu de l’open space. Itinéraire désormais classique d’un pur produit des études supérieures destiné à l’industrie tertiaire qui sort ses mains du code pour les plonger dans le pétrin.

MARCHER DANS LA START-UP NATION

Revue des troupes. « Alors moi, on peut considérer que j’ai un parcours plutôt atypique… » D’accord, merci. On est 13 autour de la table dans ce cas. Tu es le produit de ton époque, plutôt maline, débrouillarde et volontaire mais surtout paumée. Entre ceux qui veulent dépoussiérer leur CV et ceux qui souhaitent le remplir, voilà un échantillon “d’apprenants” prêts à retourner cirer les bancs de l’école pour s’intégrer sur le marché du digital labour. Ça tombe bien, la French Tech propose à la Région de reformater les rebuts de l’ancien siècle aux nouveaux jobs de l’économie numérique : emploi précaire garanti à la sortie. Moi, je débarque ici après avoir manifesté à mon conseiller Pôle emploi mon envie de devenir boulanger. Pour lui, avec un profil jeune diplômé bac +5, c’était “dommage” de me réorienter si tôt. Sous-entendu : « Tu n’as pas encore goûté au monde du travail mon gars, va falloir y passer. »

« Tu n’as pas encore goûté au monde du travail mon gars, va falloir y passer. »
Conseiller Pôle emploi

Les semaines passent, je prends presque du plaisir. Conditions idéales : petite promo, matos dernier cri, discours exempt de logique marchande. À cela près que les étudiants non subventionnés se saignent de 10 000€ par an. Les intervenants, crédibles à mes yeux, parlent de théories, de méthodologie et de protocoles. Ça sonne scientifique et pratique, j’adhère à leur propos, je me vois déjà Nobel d’UX Design. Du coup, je joue les bons élèves, ça paye. En dix mois, j’engrange vocabulaire ronflant et technique d’avant-garde que requiert la duperie professionnelle. Lors de mon entretien, je fais illusion. Les recruteurs y croient. Ils perçoivent en moi le bon soldat avec la petite touche d’impertinence qui va bien. Banco ! Me voilà CDIsé. Le Graal pour mes parents, une belle carrière à venir, salaire de cadre à l’entrée, paré pour le grand bain.

DEVENIR UN CADRE EN BOÎTE

Plus qu’un plongeon en bassin olympique, c’est un saut en pleine mer. Entrer dans l’économie digitale implique de migrer vers les pôles de compétitivité du pays. Complexe de se faire embaucher dans le Périgord mais de là à enquiller 600 bornes… Enfin bon, la mobilité est un prérequis à l’employabilité, comme ils disent. Je quitte amis et famille pour traverser la France, mais de l’autre côté de la montagne une fampany me tend les bras. La fampany, contraction de family et company, soit les deux entités structurantes de la vie de tout un chacun amalgamées sous forme monocellulaire. Ça fleure bon le néomanagement mais il y a marqué engineer consultant sur ma carte de visite gaufrée blanc cassé.

Déjà quelques semaines que je suis en poste, la perspective de faire du pain s’éloigne et mon esprit s’encroûte. Les conversations journalières tournent autour du grand faiseur de notre existence : le sacro-saint “projet”. J’exagère, le midi on se retrouve pour partager des news technos. On se tire la bourre à savoir qui est le mieux (le plus) équipé à la maison. « Depuis mon téléphone, je peux paramétrer la mouture et programmer mon café. Quand j’arrive, hop il est prêt. » J’ai pas de mal à en imaginer certains camper devant l’Apple Store. Chacun semble prêt à réduire la part d’incertitude de sa journée en automatisant les tâches dites “laborieuses”, quitte à laisser l’éducation des marmots entre les mains d’Alexa. D’autres mesurent leurs capacités physiques et sportives en goinfrant les algorithmes de quantified self. Ici, on consomme de l’objet connecté, et moi, je le suis de moins en moins. En toute impudence, j’amorce une approche technocritique, j’aborde l’urgence de ralentir, j’embraye sur la prolétarisation généralisée des savoir-faire. Houston, we’ve got a problem… Très vite, je comprends que nous ne sommes que collègues, il sera difficile de se fréquenter dehors, hormis lors des simulacres de cohésion de groupe. « Tu viens jeudi à l’afterwork ? »

AIMER SA CONDITION

En temps normal, je suis du genre caméléon relationnel. Écoute, question, humour, esprit, théâtre : je m’adapte au groupe. Là, on a le même bureau mais pas les mêmes passions. Les fantasmes technophiles ne me font plus bander. J’ai compris depuis longtemps que les injections d’OS de Jobs ou Gates empoisonnent plus qu’elles ne guérissent. Côté équipement : frugalité heureuse. Soucieux de la moindre trace numérique laissée derrière moi, je tends à la furtivité. Pour ne pas céder mon sens de l’orientation à Google maps, je préfère une bonne vieille carte IGN et me fier à mon instinct.

On m’a recruté pour mon profil proactif. À mon arrivée, on me mobilise sur un projet “pompier”, certains sont munis de lance à eau, débitent du storyboard, envoient du sketch et compilent en protos. Moi je débarque avec un seau en plastique. Je ne comprends pas ce qu’on me demande, ni ce que je dois faire. Le temps n’est pas à la réflexion, l’impératif est de cracher du scénario utilisateur au commanditaire. « Le groupe perd de l’argent chaque jour, il y a le feu. » confesse le n+1. Bilan : incompréhension à tous les étages. Côté client comme en interne, personne ne parle la même langue au sens propre comme au figuré. Sous-traitance oblige. Alors on itère, on gribouille, on bricole, on modifie jusqu’à ce que ça plaise, quitte à présenter une mauvaise solution. Comme chez Auchan : satisfait ou remboursé.

Côté satisfaction personnelle à l’ouvrage ? On repassera. « On n’est pas là pour ça, dixit un vieux briscard qui prépare son départ en loucedé, c’est mieux si on peut mais tu verras on n’a pas le temps pour peaufiner. » Avec le temps, on s’auto-persuade d’être à sa place. Dans une fampany, on fait carrière. Notre responsable a commencé en bas de l’échelle, désormais il trône au niveau national. Tu l’aimes la méritocratie ? Mon quotidien se fige, se calque sur le triptyque mortifère : je bosse, je mange, je dors, et ça en boucle sur la semaine. Paye ta nouveauté ! Mais paye tous les mois. Une bonne partie passe en avion pour me reconnecter à mes proches, mes loisirs deviennent ceux des cadres de ma condition. Tout schuss les week-ends, petit concert branché en semaine et table Michelin de temps à autre. « Vous prenez l’American Express ? »

ÊTRE INTERCHANGEABLE

Je suis conscient de faire allégeance au côté obscur, de servir des intérêts à l’opposé de mes convictions. Intérieurement, je caressais l’espoir de m’épanouir à travers de la recherche, de l’enquête, de la conception pure. En formation, on nous jetait sur le terrain : rencontrer des gens, sonder leurs envies, analyser leurs pratiques afin de concevoir des applications pour répondre à leurs besoins. En poste, 8h par jour, le seul public auquel je me confronte est mon écran 15 pouces. Et là, on déchante. Ingénieur en consulting c’est un autre monde que les Ponts et chaussées. Mes tâches sont répétitives, dénuées de créativité et de responsabilité.

Dès mon arrivée, je sentais le poids de l’usurpation mais, deux ans après, je me rends compte de ne plus supporter de produire de la merde pour le capital. Je refuse de participer à ce monde. Cet environnement technoformé dans lequel nos existences sont toujours plus contrôlées, surveillées, mesurées. Au-delà de cette considération idéologique, le sens même de ce quotidien m’échappe. Travailler « en mode projet » est synonyme d’OST tertiarisée. Je ne vois pas le résultat de mon labeur. Et, quand ça arrive, toute trace de mon activité a disparu. Mon manager m’ayant staffé sur un autre projet pour éviter le tant redouté « trou d’activité », un collègue a récupéré le bébé. Compétences, expériences, intitulés de poste, nous sommes interchangeables. Standardisés à outrance, nos singularités sont substituées par des bonnes pratiques et notre liberté créative se résume à suivre des guidelines. La prise d’initiative est vivement déconseillée, le libre arbitre un affront.

SE TROUVER DANS LE PÉTRIN

Je végète dans l’open space. Ponctuellement, je goûte à certaines joies des déplacements chez le client. Je me balade à travers la France et au-delà. J’accumule des Miles sur ma carte Air France. Bref, il est temps de choisir entre deux voies : celle du statu quo qui me promet des finances radieuses en échange de la sclérose musculaire et de l’atrophie cognitive. Ou bien renverser le bureau, briser l’écran. Ne plus être l’homme-à-tout-faire-mal, ne plus posséder pour seul bagage un agrégat de compétences éparses dans des domaines satellites (un peu de vidéo, un peu d’intégration web, un peu de design). S’installe l’envie de donner du sens à mon existence, de m’accomplir à travers une activité. Apprendre un métier, voilà ce qu’il me faut ! Quelque chose de réel, plaisant, utile. Acquérir un savoir-faire en apprenant, en travaillant, en progressant. Tirer de la satisfaction de la perfection du geste pour tendre à sa maîtrise. Travailler une matière vivante, évolutive et fragile. Toucher, sentir, goûter, réveiller des sens jusqu’ici endormis. Avoir de la fierté à nourrir des individus avec le fruit du travail de mes mains. Être artisan, celui qui met son art au service des autres et, à mon tour, un jour, transmettre ce savoir acquis au cours des années. Terminé le pointage au bureau, bonjour celui au fourneau.

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