Système technicien

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Controverse

Il y a 300 ans était fabriquée la première machine à vapeur qui servirait l’exploitation industrielle des mines de charbon. Coup d’envoi de l’extraction outrancière des énergies fossiles, l'enchaînement d’inventions et de perfectionnements techniques allait également engendrer un nouveau milieu, efficace et confortable. Les nouvelles générations d’hommes et de femmes qui y naissent s'accommodent aisément à cette société de l’abondance. Mais derrière les artifices et interfaces, la mécanique industrielle éventre toujours plus profondément notre planète. Au dessus de nos têtes, une nouvelle épée de Damoclès se balance. Elle ne concerne plus seulement notre survie en tant qu’individu mais en tant qu’espèce.

Le souvenir de la nature

L’environnement dans lequel nous nous réveillons chaque jour est un décor artificiel qui n’existait pas il y a deux siècles. L’urbain est une construction rapide et nécessaire, une transposition de l’imaginaire industriel au stade de milieu ambiant01. Réveillé par son smartphone, enchaînant les escalators et transports pour se river devant son ordinateur plusieurs heures, « le citadin, dans le cours de sa journée, ne fait que quitter une machine pour en trouver une autre02. » Il en oublie dans le quotidien l’existence même de la nature, qui n’est plus qu’un échappatoire occasionnel et touristique.

Le milieu naturel a pourtant bercé la quasi-totalité de l’existence humaine. Cela ne signifie pas que les techniques n’existaient pas mais que leur caractère rudimentaire est incomparable à ce que l’humanité connaîtra par la suite. Ces sociétés « prémachinistes03 » – comme les appelle le sociologue Georges Friedmann – sont encore des organisations humaines qui se reposent uniquement sur des « moteurs à énergie naturelle » c’est-à-dire sur le vent, l’eau, la force de l’animal ou plus simplement de l’homme. Encore tributaires de la nature, ces populations accordent leurs modes de vie au rythme des journées et saisons et à leur métabolisme, dans un rapport au temps totalement différent du nôtre. Elles travaillent avant tout à se sustenter et à survivre, des préoccupations très éloignées du confort contemporain.

Ces conditions d’un autre temps nous sont aujourd’hui étrangères. Il aurait fallu se fondre dans la mentalité d’une époque, non-contrainte par la raison scientifique, libre de tout référentiel et de toute méthode. Une époque où cohabitent sans mal les savoir-faire concrets et les superstitions, où « rien n’est impossible04 ». Une époque où « le monde est fluide05 ». C’était avant le désenchantement de ce monde : « le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs06. » Les ingénieurs et bureaucrates ont depuis longtemps remplacé les oracles. « Aujourd’hui les pensées logiques sont soutenues, dans le vocabulaire et la syntaxe, même pour l’esprit le moins perméable aux choses de la science, par l’appareil que la pensée rationnelle a pu développer depuis près de trois siècles07. »

Reprenons l’exemple de la ville pour comparer l’aspect labyrinthique des centres historiques aux damiers de nos villes modernes : le plan hippodamien, comme on l’appelle, trahit notre pensée géométrique. Ces quadrillages nettement dessinés sont propices à l’extension jusqu’à l’excès, à la construction d’inévitables hypervilles.  Il suffit de faire de la place, de repousser la nature, dans notre réalité comme dans notre imagination, l’éloignant encore et encore, jusqu’au spleen et à la mélancholie. Il faut désormais marcher très longtemps depuis les centres des villes, avant de pouvoir fouler une terre encore riche, fertile, naturelle.

« Encore contemporain de ce monde étrange qui envahit la planète, parfois à quelques lieues de ses centres bruyants et trépidants, un autre monde rappelle un passé qui est aussi un présent. Qui n’a pas éprouvé, à certaines heures, avant toute réflexion, dans ses nerfs et dans sa chair, qu’il s’agit de deux étapes majeures de l’humanité ? »  Georges Friedmann

Il y eut en effet un « avant » et un « après ». Reste à comprendre la charnière.

L’homme hors-sol

Dès lors que l’homme mit la nature en sac et en baril pour alimenter un moteur, d’innombrables idées se bousculèrent dans sa tête. Les machines de plus en plus puissantes et complexes allaient bouleverser l’existence humaine en détachant l’effort quotidien des besoins immédiats. Ce basculement n’est autre que l’industrialisation. Le charbon et le pétrole – produits de dizaines de millions d’années de maturation de matière organique – allaient être consommés en un rien de temps. Sans considérer que la machine dévorerait la nature, que l’une et l’autre étaient profondément antagonistes, nous prenions le pari du progrès.

Si le développement des techniques par le prisme de l’industrie heurte la nature, il ne laisse pas l’homme indemne. Souvent réduit à un processus de production d’objets, le système industriel est aussi un ensemble de valeurs et de représentations qui structure l’esprit humain.  « De même façon que la machine provoque dans le milieu naturel des perturbations, des désordres et met en question le milieu écologique, de même le système technicien provoque des désordres, irrationalités, incohérences dans la société, et met en question le milieu sociologique08. » Si la machine est autonome, le travail n’oblige plus la présence d’un artisan. Si des marchandises sortent infiniment des usines, plus besoin de se préoccuper du procédé de fabrication. Or, ces faits techniques nous influencent profondément. L’homo sapiens, animal à la formidable plasticité psychique, possède d’extraordinaires facultés d’adaptation. Il s’habitue à ce nouveau monde qu’il fabrique. Il se construit par rapport à son environnement et invente ce qui lui manque encore, dans un cercle infini de développement technique et humain. Il façonne un milieu qui le façonne en retour. « L’homme change09. »

Mais cet « homme variable10 » peut-il vraiment s’adapter à un espace et à un temps distendus par les techniques ? « Cette instabilité, en s’exagérant, en se faisant continuelle et universelle, n’est-elle pas dangereuse pour l’équilibre physique et mental de l’espèce11 ? » Passagers d’un train de vie toujours plus rapide et saccadé, assaillis d’injonctions paradoxales – se gaver mais rester mince, être original mais comme tout le monde, travailler à tout prix dans une société où le travail décroît – nos corps et nos esprits ne trouvent plus de repères valables. Actions en série, productivité et rentabilité, organisation rationnelle, calcul bénéfices risques : les paradigmes de l’industrie s’extraient du monde du travail pour intégrer les moeurs, des loisirs aux relations amoureuses. Friedmann, au stade embryonnaire de la sociologie du travail et de la technique, notait il y a cinquante ans les « aspects pathologiques […] du conditionnement dans les zones de milieu technique très évolué, aspects sur lesquels insistent certains psychiatres : conditionnement par l’habitat, par le bruit, par l’absence de solitude, par la fatigue des transports12. » Pathologies dont les remèdes consistent en une « auto-intoxication par l’alcool, le café, le tabac à haute dose », substances auxquelles on peut ajouter les anxiolytiques et antidépresseurs modernes. Une cigarette pour évacuer la pression, la civilisation industrielle tente de trouver les solutions aux problèmes qu’elle engendre.

Si la technique conjuguée au mode industriel a dû s’appuyer sur l’absorption de la nature, elle cherche par la suite à la faire entrer dans son champ, rationnel et mathématique. On hypothèque les espèces naturelles13, on construit des Center Parks pour dépayser le citadin, on réduit la nature – comme l’homme – à un facteur de l’équation qu’il faut vaguement prendre en compte. Le problème n’est pas réellement matériel mais idéologique, et « c’est parce que les hommes n’arrivent pas à sortir du modèle industriel de la société, qu’ils conservent jalousement l’industrialisme et la production industrielle comme dominants aussi bien du point de vue économique que sociologique, et qu’ils vont alors se servir de la technique dans ce développement-là, ce qui va contre la nature même de la technique moderne14. » Les moyens techniques et les savoirs théoriques sont donc à notre portée pour concevoir ce « juste milieu » qui permettrait l’émancipation de notre espèce.

Références   [ + ]

01. « Nos villes surpeuplées et nos terribles usines sont les conséquences directes du système de profit. » William Morris, « Travail utile et vaine besogne » (1884) in La civilisation et le travail, Le passager clandestin, 2013, p. 54
02. Georges Friedmann, 7 études sur l’homme et la technique, Denoël/Gontier, 1966, p.10
03. Georges Friedmann, op. cit., p. 38
04. Georges Friedmann, op. cit., p. 29
05. Ibid.
06. Charles Baudelaire, Journaux intimes, Fusées XXII, 1867
07. Georges Friedmann, op. cit., p. 28
08. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977 (2012), p. 30
09. Georges Friedmann, op. cit., p. 95
10. Philip K.Dick, The Variable Man, 1953, est une nouvelle de science-fiction dans laquelle un homme reste le seul “paramètre inconnu” dans une guerre technique qui semble s’être figée dans un calcul qui n’aboutit jamais.
11. Georges Friedmann, op. cit., p. 93
12. Georges Friedmann, op. cit., p. 118
13. Sandrine Feydel et Denis Delestrac, Nature, le nouvel eldorado de la finance, 2014 (documentaire)
14. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977 (2012), p. 16

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