Gavage médiatique

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Controverse

Le corps médiatique a une vision tronquée de sa nature même. Portée par un agglomérat de journalistes, éditorialistes et autres présentateurs, l'élite médiatique a une propension à se percevoir comme irrévérencieuse ou critique vis-à-vis des autorités en place. Parmi les plus chevronnés de ces représentants, certains s'octroient le rôle de contre pouvoir faisant front aux instances dirigeantes. Cependant, leurs agissements trahissent leur fonction première : un organe de propagande politique et un outil de contrôle des foules. En analysant attentivement le contenu informationnel, on constate un ensemble de signes, d'actes et de paroles démontrant l'état de servitude (in)volontaire dans lesquels les journalistes vedettes se trouvent être face aux pouvoirs et à l’argent. Avec un taux d'équipement par foyer avoisinant les 98%, la télévision s'impose comme le média de référence (CSA, « Les chiffres clés de l’audiovisuel français », Édition 1er semestre 2014). Par définition, la télévision tend à mettre en image mais elle donne à voir parfois au delà de ce qu'elle souhaiterait montrer. À bien y regarder, des éléments a priori invisibles ressurgissent lorsque l'on réalise un réel « arrêt sur image ».

Le débat télévisuel : un dispositif hermétique

Pour ne pas sombrer dans l’écueil d’une critique simpliste, gardons à l’esprit que les médias de masse façonnent et diffusent l’information en fonction de pressions d’ordre politiques et surtout de contraintes économiques. Ce carcan identifié, on peut alors s’attacher à observer comment le corps médiatique construit le dispositif du débat.

Toutes autres pensées alternatives, idées subversives ou personnes en dehors de ce cadre seront considérées comme des opposants au système en place, voire des dissidents.

Depuis la libéralisation de l’audiovisuel public menée en 1963 par le Ministre de l’information Alain Peyrefitte, le débat télévisuel se situe dans un cadre dont les journalistes et présentateurs décident et dessinent les contours. Cet échange se réalise à partir de « postulats initiaux implicites01» : des idées reçues communément admises. Ce qui sera dit pendant le débat viendra alors renforcer et légitimer le choix de ces postulats initiaux. Aussi, en omettant d’évoquer des sujets de fond – comme la déréglementation financière et ses conséquences sur l’économie mondiale, le démantèlement du système social français02 –  l’animateur pose les limites constituant le cadre dans lequel le débat s’exercera. Au sein de ce dispositif pourra alors s’exprimer « le spectre entier des opinions possibles03». Au vu d’une telle configuration, les intervenants présents ne pourront se mouvoir qu’à l’intérieur de cet espace restreint. Toutes autres pensées alternatives, idées subversives ou personnes en dehors de ce cadre seront considérées comme des opposants au système en place, voire des dissidents.

Unilatéralité du propos

Une fois ces limites posées, il ne reste plus aux invités qu’à échanger sur les sujets convenus au préalable par l’animateur devant lui-même en référer à sa hiérarchie, agissant en fonction des contraintes imposées par son propriétaire. On imagine assez mal voir une critique de la politique nucléaire française sur une chaîne dont le propriétaire serait un magnat industriel investit dans ce secteur.

Certains participants viennent en qualité de spécialiste et diffusent leurs expertises sur le sujet donné. La venue de ces experts fait alors perdre au débat sa qualité de procédé expérimental dans lequel une question – impliquant par définition une ou plusieurs réponses – serait posée à l’audience. Au contraire, celui-ci est établi en tant que problème dont l’énonciation ne peut induire qu’une seule et unique solution. Le rôle des différents intervenants est alors de contribuer à la résolution de ce problème 04.

La puissance du dispositif se révèle : les arguments massues avancés par chacun renforcent la légitimité de la pose de l’équation. On l’aura compris, l’échange qui se tiendra sera empreint d’une complicité naturelle. Le débat devenu alors discussion, reposera sur des valeurs communément partagées par l’ensemble ou la grande majorité des participants (libéralisme, démocratie, liberté d’expression, etc.). Toutefois, afin de justifier leur présence, les convives s’efforceront de s’échiner sur les détails de la mise en application et de la propagation de ces valeurs. Pour que le spectateur reçoive cette impression d’échange de coups, les assaillants se munissent alors de leur plus belle arme : la rhétorique.

Rhétorique du discours préconçu

Intervenir dans un média de grande écoute demande un savoir-faire singulier : un « savoir-dire ». Prendre la parole dans un tel format implique la maîtrise accrue des rouages qui le composent. L’urgence du temps d’antenne dictée par l’impératif publicitaire, demande de formuler une idée préconçue de manière concise et limpide, pouvant être comprise de tous puisqu’elle ne surprendra personne. Ce procédé est également appelé fast-thinking ou prêt-à-penser05. Les intervenants quels qu’ils soient sont soumis à cette contrainte de concision. Le bon usage des codes de langage détermine quelles seront les personnes autorisées à participer au débat. L’utilisation d’un vocabulaire statistique et performatif permet de répondre en toutes circonstances. Ainsi est apparue progressivement la professionnalisation du personnage médiatique.

Une distinction s’opère entre les « bons clients06» (professionnels formatés) aux dépens d’amateurs bousculés par un dispositif oppressant, qui les force à commettre des maladresses, voire les pousse au mutisme. D’une part l’expert, habitué du plateau est invité fréquemment et se voit questionné sur ce qu’il pense de tel ou tel sujet : autrement dit sur tout et n’importe quoi. Il maîtrise les codes et répand sa parole sur les plateaux tel un évangéliste. De l’autre se trouve l’invité occasionnel, issu de classe sociale inférieure ou représentant un courant politique minoritaire, sollicité non pas pour son message mais pour ce qu’il symbolise. Il n’emploie pas les termes conventionnels et son manque d’expérience ne lui permet pas de développer un propos concis. Celui-ci subira un tout autre traitement que le « bon client » qui saura se plier aux règles du jeu. Pis, il sera considéré comme un mauvais communicant et se verra discrédité par le reste de l’assemblée, parfois par des attaques franches et directes n’ayant que peu de rapport avec le fond du débat. Jean-Michel Apathie à Jacques Cheminade candidat « Solidarité et progrès » lors de l’élection présidentielle 2012 sur le plateau du Grand Journal de Canal + : « Vous devez être le prototype du candidat inutile. Que des maires, des gens élus vous donnent une signature c’est incroyable, je ne sais pas comment vous les avez, par quel numéro de fakir mais c’est incroyable07».

Mise en scène du débat « démocratique »

« Un média doit donner la parole à tout le monde mais quand même pas n’importe comment. On nous impose de donner deux heures au trotskisme en France, en 2012. Une fois tous les cinq ans bien sûr, il ne manquerait plus que ce soit tous les ans08. » Les responsables de l’information n’hésitent plus à afficher leur mépris des idées minoritaires09. Cependant, afin d’assurer leur position, Il est crucial pour les médias dominants de conserver la posture de relais de l’opinion publique. Conçue pour renforcer l’effet de pluralisme des courants de pensée, la composition du plateau est déterminante. Cette mise en scène produit l’illusion d’un débat démocratique, respectant notamment l’égalité du temps de parole et l’équité de traitement des parties présentes. Pierre Bourdieu considère cependant que le plateau de télévision est un « perçu » permettant de dissimuler un « non-perçu » : ensemble d’éléments qui semblent à première vue imperceptibles. 10 Le dilemme se pose. Pour nombre d’entre eux, les invités et présentateurs partagent les mêmes origines sociales et les mêmes intérêts. Selon le sociologue : « L’univers des invités permanents est un monde clos d’inter-connaissance qui fonctionne dans une logique d’auto-renforcement permanent11. »  Ils ne peuvent être qu’en accord sur le fond du problème. Il faut alors créer des dissonances entre eux afin de fabriquer l’illusion d’une confrontation d’idées.

Survenu au cours de ces quinze dernière années, le format talk-show assume pleinement cette fonction et transforme la joute d’idées ou d’idéologies en un combat de personnalités. L’intervenant, figure emblématique des plateaux, est opposé à un adversaire (non moins omniprésent). Ainsi les deux comparses entrent en scène et se livreront un « combat sans merci » (bien que partageant une vision globale du sujet). Toute autre personne porteuse d’une voix différente est soigneusement écartée afin d’éviter un éventuel « dérapage ». Délimitées initialement, les règles du jeu permettent d’opposer des camps. Le débat conserve en apparence un caractère belliqueux. La confrontation d’opinions divergentes, susceptible de proposer une solution, laisse place à un véritable spectacle. À ce propos encore, Alain Peyrefitte exposait aux français une vision bien nette de la vocation de l’information et l’objectif de son traitement : « L’information doit être présentée par des spécialises internationaux, économiques, sociaux, judiciaires, parlementaires. Ce pourquoi le présentateur est un meneur de jeu qui doit s’effacer pour laisser la place soit aux images, soit aux meilleurs spécialistes d’une question. Supprimer les commentaires pour laisser parler les faits, les images, les dialogues. Cela marquera un progrès vers l’objectivité et la dépolitisation12». Le téléspectateur apathique se voit confronté à un débat dont la question dissimule des présupposés qui mériteraient d’être remis en question. Absorbé par cette mise en scène, celui-ci accueille les avis, les expertises disséminées par les spécialistes semant leurs concepts dans son esprit réceptif telles des graines dans un champ défriché.

« La télévision est devenue un média de vieux tenant le rôle d’une tapisserie accrochée au mur13. » Avec une moyenne de visionnage quotidien estimée à 3h41 par français, on ne peut décemment pas avancer que la télévision serait un média en perte de vitesse. Sachant que les programmes sont consommés sur toutes sortes d’écrans, adhérer à ce discours revient à occulter les dégâts de l’ubiquité télévisuelle : appauvrissement du vocabulaire, formatage des modes de pensées, troubles attentionnels  ? Ne serait-il pas temps d’éteindre la télévision et de reprendre une activité normale ?

Références   [ + ]

01, 03. Noam Chomsky, La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, 2008
02, 12. Gilles Blabastre, Yannick Kergoat (documentaire), Les Nouveaux chiens de garde, 2011, http://rutube.ru/video/4ee1c2c5c7ff407e0cfc734abafa6639/?ref=search
04. « Les affaires de la collectivité sont segmentées en série de problèmes techniques les experts déterminent une solution optimale en fonction : à l’expérience se substitue l’expertise. » Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, 2006
05, 06, 11. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996
07, 08. Pierre Carles (documentaire), DSK, Hollande, etc., 2013, https://www.youtube.com/watch?v=4XCKCf3Jv6o
09. Pierre Rimbert, « Les médias contre l’égalité », Le monde diplomatique, mai 2012, http://www.monde-diplomatique.fr/2012/05/RIMBERT/47695
10. « Le plateau est là et le perçu cache le non perçu : on ne voit pas dans un perçu construit les conditions sociales de construction. », Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996
13. Citation de Dominique Pasquier (sociologue) issue de l’article de Erwan Desplanques, « Les jeunes zappent la télé », Télérama, avril 2008, http://television.telerama.fr/television/les-jeunes-zappent-la-tele,27834.php

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