Gavage médiatique

|

|

Controverse

« Sommes-nous des trafiquants d’émotions fortes, sommes-nous des courtiers en chair encore tiède ou bien avons-nous raison de vous montrer ce que vous n’auriez jamais du ou pu voir ? Avons-nous raison de penser qu’une civilisation se termine et qu’une autre commence ? Les faits sont là, il est certain que jamais les images n’ont eu autant d’importance qu’en ce moment. Autrefois, c’est vous qui faisiez les images mais maintenant ce sont les images qui vous font. » Ces mots prononcés en 1957 par François Chalais, journaliste à l’ORTF, prouvent que la télévision a toujours eu conscience de son pouvoir de nuisance, cela ne l’a pas empêchée de devenir nuisible.

Destruction de l’attention

Le taux de pénétration de la petite lucarne dans nos foyers est de 93% en 197501, soit une quasi saturation du marché. Depuis un quart de siècle, les neuroscientifiques se sont penchés sur les effets sur notre cerveau de la télévision et des écrans, qui investissement chaque jour un peu plus nos vies. En effet, le visionnage quotidien moyen culmine encore à 3h41 (4h33 par téléspectateur) en 201402. En 2015, une étude révèle que les jeunes américains (entre 13 et 18 ans), qui donnent généralement le ton en matière de consommation, passent 6h40 devant les écrans (télévision, ordinateur, smartphone et tablette réunis) en moyenne par jour03. La télévision entame-t-elle notre capacité à écouter et à parler ? Peut-on être si radical et vindicatif à l’encontre de celle qui a plus ou moins bercé notre jeunesse ? Retenons simplement deux chefs d’inculpation : déficit de l’attention et atteinte au langage.

Il existe deux types d’attention : captée et dirigée. La première est un réflexe. Le système attentionnel livré à la naissance se met en marche automatiquement, lorsqu’un élément nouveau ou inattendu apparaît dans notre environnement nous portons notre attention dessus. Alors qu’il devrait être utilisé de manière épisodique, la télévision sollicite ce réflexe jusqu’à la surchauffe. Les images rapides et séquencées mobilisent énormément les ressources cérébrales et épuisent le système attentionnel. Un enfant qui va à l’école après une heure de télévision arrive devant l’instituteur avec un système vide. Ce dernier pourra être habité de toutes les vertus pédagogiques imaginables, il s’adressera à un zombie04.

La seconde forme d’attention, dite « dirigée », joue le rôle de chef d’orchestre. Elle contrôle ce qui monte au cerveau, ne laisse passer que ce qui l’intéresse et permet notamment d’inhiber les interférences. Le bon fonctionnement de ce circuit s’apprend à travers l’activité, en particulier par le jeu chez l’enfant. Si l’enfant joue avec un même jouet jour après jour, il va le regarder, l’observer avec plus d’insistance, le mettre en scène, le faire interagir avec d’autres jouets, etc. Un véritable feu d’artifice de connexions synaptiques. Qu’est-ce qu’il se passe avec la télévision ? « L’enfant prend “Sophie la girafe” dans ses mains et de temps en temps, il voit une image, entend un son. Il suffit d’une seconde et l’enfant lâche “Sophie”05. » Il l’a perdue de vue, son imaginaire est interrompu, il recommence autre chose. Cette complexification des scénarios de jeu nécessaire à la construction de l’attention ne se fait plus.

Trouble d’apprentissage du langage

Si l’attention est la colonne vertébrale de l’intelligence, les mots permettent d’extérioser nos pensées. Concernant l’apprentissage du langage, les industries de programme nous racontent : « Brainy Baby, (DVD destiné aux 6-36 mois) développe le langage et la logique de votre enfant. » ; « Baby Einstein (DVD pour les 1 an et plus) enrichit le vocabulaire de l’enfant à travers la beauté de la poésie de la musique et de la nature » ; « Baby TV (chaîne de télévision dédiée aux bébés) annonce que les histoires et les rimes contribuent à l’apprentissage du langage ». Seulement, le langage est une « orfèvrerie évolutive ». La première année de la vie, la mère imite le bébé, non le contraire, pour lui apprendre l’échange, les mots et former l’appareil phonatoire. La télévision court-circuite ce processus d’apprentissage.

Comme le regard est le premier signe d’ancrage attentionnel, quand le bébé regarde un objet, la mère nomme cet objet, s’il regarde la table, elle dit « table ». À la télévision, si on dit « table » mais que l’enfant regarde la chaise puis « chaise » alors qu’il a le nez sur son assiette, personne ne va réorganiser ses schèmes mentaux. Les déficits précoces du langage sont quasi-irréversibles parce qu’il n’existe pas de cadencement dans l’ontogenèse06. Quand le train de l’apprentissage est passé, plus personne ne monte. « Pour avoir un ordre de grandeur, une heure de contenu “éducatif” entre 8 et 16 mois se traduit par un appauvrissement du lexique de 10%. Deux heures par jours d’exposition à la télévision entre 15 et 48 mois multiplie par 3 les risques de retard du développement langagier, par 6 si l’initiation se fait avant l’âge de 1 an07. »

L’élément déterminant du développement du langage de l’enfant (avant 3 ans) est le nombre de mots qu’il entend et qu’il prononce08. En moyenne la télévision est allumée 6h dans un foyer, les chercheurs de l’Université de Baltimore ont établi leur étude sur une base de 4h. Sans la télévision un enfant entend 13 500 mots (de la bouche d’un humain) par jour, avec elle plus que 10 000, soit un effondrement de 25%. À la fin de son enfance, ce sont des millions de mots qu’il n’aura pas entendus et des milliers de fois où il n’aura pas été sollicité pour parler. Pour illustrer les dégâts, sachant que la parole vers l’enfant est répartie en 70% venant de la mère et 30% du père, l’intrusion de la télévision durant l’apprentissage du langage revient à réduire le père au silence. Il faut se rendre compte des effets sur la durée. Le langage porte l’idée. Cadenasser le volume lexical anéantit le jaillissement de la réflexion. Plus on étouffe le langage, plus on n’aura de cesse de juguler la pensée.

Massacre des innocents

Pourtant le massacre des innocents semble tout justifié tant qu’il s’exécute au nom du profit. « Visez le petit. Préparez votre cible. Marquez-la au front le plus tôt possible. Seul l’enfant apprend bien […] Les cigarettiers et les limonadiers savent que plus tôt l’enfant goûtera, plus il sera accro. Les neuroscientifiques ont appris les âges idéaux auxquels un apprentissage donné se fait le plus facilement09. » La télévision est au consumérisme ce que la machine était au productivisme. Autrement dit, l’objet technique qui permet à l’individu de s’individuer psychiquement et collectivement10 pour « incarner » la figure de l’ouvrier ou du consommateur. Plus précisément, la télévision comme outil de diffusion de milliers d’occurrences par jour et par personne est le support rêvé des bras armés du capitalisme consumériste : le marketing et la publicité.

« Visez le petit. Préparez votre cible. Marquez-la au front le plus tôt possible. Seul l’enfant apprend bien […] Les cigarettiers et les limonadiers savent que plus tôt l’enfant goûtera, plus il sera accro. Les neuroscientifiques ont appris les âges idéaux auxquels un apprentissage donné se fait le plus facilement. » Michel Badoc

Pour les marchands de rêve et autres colonisateurs de l’imaginaire, l’enjeu réside autant dans le court-circuit des parents et plus largement des éducateurs (instituteurs, militants, prêtres, entraîneurs, chefs d’atelier, etc.) que dans la destruction de l’attention et l’autonomie de l’enfant. Nous avons besoin d’être éveillés, stimulés, éduqués toute notre vie mais surtout les premières années. En effet, un environnement propice à la découverte, la curiosité et l’apprentissage, dénué de sollicitations parasites, détermine la qualité du développement cognitif dès les premiers pas. Au-delà du détournement, les écrans captent l’attention. La télévision, en se substituant à la parole des précepteurs, cherche à canaliser la libido des enfants. Hors, inhiber l’éducation faite d’interactions sociales a pour effet de rendre impossible la transformation des pulsions instinctives en désirs socialisés11. La pulsion est par nature consumériste, elle veut tout, tout de suite. Elle est absolument insatiable. Alors que le désir passe à l’épreuve de l’économie libidinale, c’est-à-dire qu’il est différé dans le temps pour construire un investissement. Le processus de la libido nous apprend donc à ne pas satisfaire une pulsion immédiatement mais à la convertir en une capacité de transformation du monde par le biais de savoirs expérimentés et acquis12.

Cette guerre est avant tout menée contre l’éducation, qu’elle soit institutionnelle, publique ou parentale. Il s’agit précisément d’un choc entre les industries de programmes et les institutions de programmes. « Le cerveau se réorganise perpétuellement en fonction des médias à l’intérieur desquels il vit13. » Aujourd’hui, le marketing et la publicité, en tant qu’ils constituent un « neuropouvoir14 », désorganisent notre réseau cérébral. À coups d’occurrences publicitaires et de divertissements stimulant toujours plus nos émotions, le « neuropouvoir » cherchent à annihiler nos facultés de discernement pour ne plus s’adresser qu’aux mécanismes pulsionnels profonds. En disposant de nos cerveaux, les annonceurs programment littéralement nos désirs, deviennent des prescripteurs de comportement et orchestrent le culte de la marchandise. Finie la quête d’absolu, la sublimation n’est plus possible qu’à travers un seul et unique objet social : la consommation.

Près de soixante ans plus tard, l’intuition de François Chalais a pris forme. Celui qui ne pense pas que la captation de l’attention, la destruction du langage et le court-circuit des dispositifs de contrôle des pulsions constituent une question de civilisation est un fou ou un actionnaire de TF1. « Est-ce qu’il faut laisser aujourd’hui la télévision continuer à exploiter la pulsion comme un automatisme qui conduit au crime ? Il s’agit ici de la vraie question de l’identité perdue, si les français ont le sentiment d’avoir perdu leur identité ce n’est pas à cause des africains, des maghrébins ou des asiatiques qui s’installent en France, c’est parce que le marketing les a privés de leur culture, c’est parce que les parents n’ont plus de rapport à leurs enfants, c’est parce que les professeurs ne peuvent plus concurrencer la télévision qui capte l’attention beaucoup plus efficacement15. »

Références   [ + ]

01. Conférence de Michel Desmurget, « La vérité scientifique sur les effets de la télévision », http://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY
02. Médiamétrie, « L’année TV 2014 », janvier 2015
03. Vicky Rideout, “The common sense census: media use by tweens and teens”, Common Sens Media, novembre 2015, https://www.commonsensemedia.org/sites/default/files/uploads/research/census_researchreport.pdf
04, 05. Michel Desmurget (conférence), « La vérité scientifique sur les effets de la télévision », http://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY
06. En psychologie du développement l’ontogenèse désigne le développement psychologique d’un individu depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte et plus généralement, les transformations structurelles observées dans un système vivant qui lui donne son organisation ou sa forme finale.
07. Michel Desmurget (conférence), « La vérité scientifique sur les effets de la télévision », http://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY
08. Betty Hart, Todd Risley, “Meaningful differences in the everyday experience of young American children”, 1995
09. Patrick George, Michel Badoc, Le neuromarketing en action. Parler et vendre au cerveau, 2010
10. L’individuation psychique et collective est un concept développé par le philosophe français Gilbert Simondon (1924-1989). L’individuation humaine est la formation, à la fois biologique, psychologique et sociale, de l’individu toujours inachevé. Elle est toujours à la fois psychique (« je ») et collective (« nous »).
11, 12. Bernard Stiegler (conférence), « Massacre des innocents », 2014
13. Bernard Stiegler (conférence), « Massacre des innocents », 2014
14. L’époque du « neuropouvoir » de Bernard Stiegler se caractérise par la captation industrielle de l’attention. La question du « neuropouvoir » poursuit celles du « biopouvoir » de Michel Foucault (1926-1984) et de « la société de contrôle » de Gilles Deleuze (1925-1995). Depuis la seconde moitié du XXe siècle, il ne s’agit plus seulement de contrôler les corps comme machine de production (biopouvoir) mais de fabriquer des esprits comme machine de consommation (neuropouvoir).
15. Jean-Robert Viallet (documentaire), Le temps de cerveau disponible, 2010

Commentaires (0)

Votre message sera publié après modération.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

huit + 11 =