Au charbon

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Controverse

« T’es jeune et tu veux façonner le monde de demain ? Lance-toi dans l’entrepreneuriat social, fais du commerce équitable, engage-toi dans l’économie sociale et solidaire, participe à la vie associative, deviens consultant en smart city pour créer la métropole du futur. La révolution est en marche, elle n’attend que toi ! » Et pourquoi pas oeuvrer pour la transition écologique en chef de rayon d’un Carrefour Bio ?

ÉTAT DES LIEUX : QUI AIME LE TRAVAIL ?

Devant la faillite généralisée des institutions, tout est bon pour sauver le pilier si existentiel du travail. Maquiller béquilles du capitalisme et autres palliatifs de l’impuissance publique en alternatives crédibles, tel est le dernier geste désespéré d’un monde à l’agonie. Il faut diffuser la promesse d’un avenir radieux. Même la promesse tremblotante des tartufes d’un réenchantement financé par les architectes et accélérateurs du désastre depuis plus d’un siècle. Il n’y a de sens nulle part. La marchandisation de chaque recoin de nos vies a fini d’achever la question de leurs sens. Devant l’urgence, les garants du marché dépourvus de plan B maquillent le réel. La création d’îlots artificiels, au milieu d’un océan de compromissions, de paradoxes et d’incohérences, en va de la survie de l’ordre capitaliste.

Le troupeau de surdiplômés n’a plus le coeur à se vendre sur le marché du travail. Alors le modèle dominant crée des interstices illusoires, des leurres providentiels, des havres de bonne conscience 35h derrière un bureau pour jeune qui en veut encore. En vérité, plus personne n’y croit. Toute activité lucrative, qui plus est en ville, sert le capital de près ou de loin, contribue au capitalocène, à la misère puis la mort du monde. Sortir de la forme du travail dessinée par le capital revient à plaider pour la vie, la sienne comme celle du vivant. La valeur travail n’a plus la cote que chez les anciens ou les déjà vieux. Nous voulons vivre, ne plus travailler pour survivre.

Marx nous disait déjà il y a 150 ans : « Il existe une détermination des déterminations. Toutes les déterminations tout à fait opératoires (ethnie, sexe, orientation sexuelle, religion, etc.) sont en dernière instance prédéterminées ou surdéterminées par l’économie, les rapports de classe, la discipline salariale, soit l’ordre social établi par le capitalisme. Le capital administre les vies des uns et des autres, notamment à travers le monde du travail qui poursuit les gens dans leur repos et dans leurs loisirs. De ce fait, le capital est la force de régulation et d’organisation du champ social.01 »

Si rien ne bouge avec un “oui” de solidarité, de soutien ou de bienveillance, un “non” seul ne fait pas plus avancer. Les critiques radicales, analyses lumineuses et diagnostics cinglants, fussent-ils impérieux pour dresser un état de fait, ne rallient pas une majorité pour renverser l’ordre institutionnel ou au moins annihiler l’une de ses institutions maîtresses. Avec lui, il faut un “oui” d’admiration comme le formule Bernard Friot : « Vous savez le “oui” d’admiration qui fait les couples solides, les couples qui durent, l’admiration réciproque qui aimante les amants.02 » Ce “oui” d’admiration suppose de comprendre, construire et s’organiser.

COMPRENDRE LE “NON” : TOUT LE MONDE DÉTESTE LE TRAVAIL

Difficile de ne pas remarquer que l’ensemble de notre plateau politique s’arc-boute à la valeur travail à la moindre allocution publique galvanisante et fédératrice. L’unisson manifeste de nos représentants n’est jamais un heureux hasard. Les sorties main dans la main sont réservées à la défense des principes sacrés (travail donc, mais aussi libre échange, croissance économique, Union européenne, démocratie représentative, etc.) parce que vitaux pour leur monde. « C’est ne rien comprendre au caractère politique de l’économie que de ne pas voir que ce dont il retourne dans le travail c’est moins de produire des marchandises que de produire des travailleurs – c’est-à-dire un certain rapport à soi, au monde et aux autres. Le travail salarié fut la forme de maintien d’un certain ordre. La violence fondamentale qu’il contient, celle que font oublier le corps brisé de l’ouvrier à la chaîne, le mineur emporté par un coup de grisou ou le burn out des employés sous pression managériale extrême, a trait au sens de la vie.03 »

S’il s’agit de créer des travailleurs, plus besoin de leur faire produire des biens ou services d’utilité sociale, leur faire croire suffit amplement. Le salarié doit consentir aux désirs de l’entreprise publique ou privée. « Ce régime consiste au fond à délaisser ses aptitudes, ses convictions, son autonomie intellectuelle, ses passions, sa morale pour convenir d’attentes qui sont celles du pouvoir.04 » En effet, lorsqu’il n’y a plus de sens à travailler mais qu’on ne survit pas sans travailler, il y a un trou d’air dans la formidable mécanique capitaliste.

Déjà, dans un article de 197805, Michael C. Jensen, prix Nobel d’économie en 1990 et William H. Meckling, économiste américain fondent une nouvelle théorie de la firme pour défendre une institution qu’ils pensent menacée dans sa survie même. « Si les tendances existantes se prolongent voire se durcissent – mouvements écologiste, féministe, anti-raciste associés à la régulation et la taxation étatique – ce sont autant de mesures pour le respect de l’environnement, contre la discrimination à l’embauche et de nationalisation qui empiéteront sur la liberté d’entreprise. » La fin de l’entreprise privée à 10 ans, ils le signent. Foucault, lui-même, diagnostiquait, début 1970, la naissance d’une crise de gouvernement.06 Non pas la crise du Conseil des ministres mais, plus largement, l’ensemble des procédés par lesquels on conduit les hommes sont remis en question. Et ça partout : dans la famille, dans la rue, à l’université, sous les drapeaux, dans les asiles, dans les prisons et aussi dans les entreprises. Aux États-Unis notamment, l’indiscipline ouvrière est à son sommet depuis l’après-guerre. Grèves sauvages, sabotage organisé, absentéisme. Un journaliste pose la question à un jeune travailleur : « Pourquoi ne venez-vous à l’usine que 4 jours par semaine ? » Il lui répond : « Si je venais 3 jours, je ne gagnerais pas assez pour vivre. » Le rapport de force bascule, comment réagir ?07

Début 1980, le management a une mission : serrer la vis pour faire des gains de productivité tout en évitant la révolte ouverte en réaction à trop d’autorité. Ironie de l’histoire, les classes dirigeantes se demandent que faire contre l’aliénation du travailleur ? Donnons-leur de l’autonomie pour gérer leur temps et l’activité. Comment neutraliser les indisciplines ? Changeons l’art de gouverner le travail. En deux mots, passer des relations industrielles – management du travail comme diplomatie interne – aux ressources humaines. Motivé, associé, responsabilisé, le travailleur sera heureux au travail. Le “n+1”, supérieur, manager n’est plus un patron autoritaire, il devient un coach en maximisation du bien-être professionnel moyennant ce qu’il faut de rentabilité. « Je ne te donne plus d’ordres, je te laisse imaginer ce qui me convient. Je te laisse te conformer à ce que tu estimes être mes attentes par rapport à toi, sans même les formuler.08 » Domestiqué, bientôt zélé mais heureux.

Imbécile heureux ? Si seulement, il ne serait pas à plaindre. On sait que le capitalisme traite les humains comme des choses. Sa version néolibérale va pousser la chosification à son paroxysme. Kant, sentant les déviances possibles, nous enjoignait déjà de « traiter l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Cette nouvelle rationalité instrumentale du management, celle qui agence des moyens à des fins, et n’a cure de la nature des moyens, balaie le respect de l’humanité pour la rationalité économique. Bienvenue dans un monde où une vague de suicides est un indicateur de réussite des objectifs de la direction des RH. Les bras d’une organisation qui broie les individus jusqu’à la mort se prévalent d’un commandement supérieur : la loi du marché. Un marché international, financier, déréglementé où « le droit du travail rapproche tendanciellement le statut du travail de celui de la liquidité financière, c’est-à-dire fait des salariés des choses dont on peut se dégager aussi facilement que d’actifs boursiers.09 » Vous comprendrez qu’à la réunion de service hebdomadaire, la défenestration de la ressource Jean-Philippe soit à peine plus évoquée que la pénurie de ramettes A4.

Pour saisir les enjeux actuels de la guerre menée au travail, des rapports de force en entreprise, l’approche d’Alain Deneault du nivellement par le moyen éclaire sur la stratégie managériale faisant face aux turbulences de l’institution travail. Tout le monde en a besoin, plus personne n’en a envie. Dans ce contexte de désenchantement, le nouveau programme de domestication du travailleur, qui sert désormais plus l’ordre politique qu’économique, s’appuie sur la nécessité d’écraser ce qu’il est. « Le nivellement par le bas est une abjection pour soi-même. Ce qui est formidable avec le nivellement par le moyen c’est qu’on donne quand même l’impression au salarié qu’il fait quelque chose. » Il n’est pas rien, on n’accepte pas de lui qu’il soit incompétent. On n’acceptera pas qu’il ne se présente pas à l’heure, qu’il ne fasse pas preuve d’une intelligence émotionnelle élémentaire avec les collègues, qu’il ne maîtrise pas la prose nécessaire aux mails opportuns, qu’il n’ait pas le bagou convenu pour briller en réunion, etc. Mais on ne voudra surtout pas qu’il pense, arrive avec des propositions, use d’un rapport sensible à l’objet selon la situation. Il faudra se standardiser, donc mettre de côté ses convictions, ses aptitudes, son esprit critique, ses passions, éventuellement sa morale. Pas rien, juste moyen, médiocre.

Les événements de déprise des corps et d’embrasement des esprits sur les ronds-points laissent penser que, dans les rangs de ceux qu’il ne nourrit pas grassement, ce système de domination ne dupe plus grand monde. Mais en attendant le samedi, il faut s’y intégrer sans imploser. Pour surplomber le bureau et surtout ce qui s’y joue, le philosophe québécois propose une typologie de salariés “conceptuels” illustrant les formes de rapport au travail sous le régime de la médiocratie.

SÉPARER L’ÉGLISE CAPITALISTE DE L’ÉTAT

Le capitalisme, c’est l’enfer. Le travail, le diable avec son trident. On a compris. Seulement, l’ennemi commun soude la masse mais ne la soulève pas. Comme le suggère Damasio, la ZAD (zone à défendre) édifiée contre la construction d’un aéroport, aussi sublime soit-elle, devrait proliférer sous la forme de ZAD (zone à désirer) fondée sur un autre art de vivre, voire de ZAG (zone auto-gouvernée) instituée par de nouveaux systèmes de fonctionnement et de gouvernement.10

Le “non” d’opposition, le “oui” de soutien, le “oui” d’admiration. Le “non” d’opposition, le “oui” de soutien, le “oui” d’admiration. Une montée en puissance du percept radical au concept subversif vers l’affect insurrectionnel.

Pour dépasser le travail sous l’égide du capitalisme, il nous faut une proposition inédite, une idée produite sur les bases d’une grande avancée sociale, un modèle si robuste qu’en étant totalement révolutionnaire il tombe sous le sens. Pendant près de 30 ans, en économie puis en sociologie, Bernard Friot épie l’émancipation, infuse et trouve : pour sortir de cette tenaille, généralisons le salaire à vie. Misons notre salut sur le caractère profondément anticapitaliste des institutions de socialisation du salaire comme le Conseil national de la résistance (CNR) s’y est attelé dans son programme politique du 15 mars 1944.

Le salaire à vie décorrèle le salaire de l’emploi, s’attache à la qualification plutôt qu’au poste de travail. Il octroie à tous un salaire sans contrepartie, sur une échelle de 1 à 4, de la majorité jusqu’à la mort. Financé par des caisses de cotisations “salaires” – sur le modèle de socialisation des richesses de la Sécurité sociale – ce dispositif reconnaît à chacun la capacité de produire de la valeur économique. Toute forme d’activité est nécessaire à la société, y compris hors sphère marchande : éducation des enfants, création artistique, engagement bénévole, travail domestique, etc.11 Notre travail est reconnu sous ses versants concret et abstrait : l’utilité sociale et la création de valeur. Si le concept de salaire à vie s’inspire des conquêtes ouvrières du statut des fonctionnaires et des retraités, il suggère une rupture anthropologique. Dans cette nouvelle matrice, le salaire et la propriété d’usage de l’outil de travail deviennent des droits politiques attachés à la personne. Les conséquences sont terribles : abolition du marché du travail, donc du chômage et suppression de la propriété lucrative, soit le péril du capital.

« Nul ne sait ce que peut un corps mais nul ne sait non plus ce qu’il peut sortir d’une bonne sieste. »
Frédéric Lordon citant Spinoza

La force de la proposition de Bernard Friot se mesure à son degré d’hérésie. Le salaire à vie attaque une religion. Un culte aux croyances si incorporées que ses fidèles se croient athées, alors même qu’ils vont à la messe et prient jour après jour. La religion du capital tient le rôle de toute religion. Marx analyse ses deux fonctions. La religion sert à naturaliser la violence des institutions de la classe dirigeante en les rapportant à Dieu. Le capitalisme les rapporte aux lois de l’économie (compétitivité, croissance, dette publique, plein emploi, etc.). Une chose incontestable. On naturalise une institution pourtant totalement historique, qui n’a pas toujours existé et n’existera pas toujours. La deuxième fonction de la religion est d’organiser une protestation illusoire contre cette violence. Les processions dérogatoires où l’on demande à Dieu d’apporter la pluie ou le beau temps. Des riches, des pauvres, il y en aura toujours mais au ciel, les derniers seront les premiers. Travaillez dur pour la croissance, demain votre pouvoir d’achat grimpera et tout le monde aura un emploi.12 Dans un autre monde, celui de l’innovation, une intervention divine régit et anime l’univers et les éléments, le marché et les capitaux, agit en bien sur la vie des hommes : celle des anges, les business angels.13

Quelles croyances religieuses, aujourd’hui, appuient le pouvoir de la classe dirigeante contre la souveraineté populaire ? Pour opérer la séparation de l’Église capitaliste de l’État, regardons de près les versets prêchés de l’école élémentaire à la grand-messe du 20h, constituant les fondements du dogme.14

S’ORGANISER POUR LE “OUI” : DEVENIR MAÎTRE DE L’ESPACE ET DU TEMPS

Comme disait Marx, cette croyance est le soupir de notre pauvreté. Et soupirer, ça fait du bien. C’est la consolation des vaincus, l’opium du peuple. Chaque fois qu’une contestation illusoire émerge contre ces croyances, elle naturalise un peu plus l’état de fait en état de droit. Contre Dieu, on dresse un poing vengeur, ce qui est toujours une façon de l’honorer. Si on veut que la liberté soit quelque chose de vivant, il faut cesser de croire. Décréter qu’à cet instant, la vérité est une valeur. Décréter qu’à cet instant, la vie est une valeur.15

Il n’y a pas de concession avec la vie, tu vis, donc il faut assumer la nécessité d’être. Rien n’a plus de valeur que notre temps et notre énergie. Notre existence n’a pas de prix. Ne pas attendre demain, vivre maintenant, arrêter de vendre son temps. Ne plus se vendre pour acheter. S’affranchir du marché du travail, faire sécession avec la propriété lucrative, abolir le travail ordonné par le capital. Imaginer quand on le souhaite. Créer avec qui on veut. Concevoir ce qu’on désire. La subjectivité radicale développée dans le refus des contraintes de la rentabilité, tout en gardant la responsabilité de ses actes.

L’émancipation du travail nécessite deux mouvements du travailleur ; celui qui déchaîne le corps et celui qui allume l’esprit. D’abord, il s’agit de sortir de l’ordre disciplinaire qui gouverne les corps et ensuite de s’approprier le sens de ce qu’on fait, de ce qu’on crée, de ce qu’on produit. La conception d’un “oui” d’admiration relatif au travail suppose de partager une perception commune d’un être indiscipliné et soucieux de la question du sens comme force créatrice libre et autonome. S’opposer à la soumission à la discipline, refuser la frustration du vide de sens. Réoccuper l’espace, se réapproprier le temps. Ne plus avoir mal, ne plus avoir peur.

On pisse, on saigne, on pleure, on jouit du capitalisme à longueur de journée. On nous vend ce système comme l’horizon indépassable de notre temps. S’en extraire avec force est notre condition d’existence. Le refus incandescent de son travail, un premier pas.

Références   [ + ]

01. François Bégaudeau, « Le bourgeois de gauche oublie qu’il est de gauche », Sud radio, 2019
02, 12. Bernard Friot (conférence gesticulée), « À quoi je dis oui », 2016
03. Comité invisible, Maintenant, 2017, pp. 89-90
04, 08. Alain Deneault, « On est à l’aube d’une conjoncture révolutionnaire », Là-bas si j’y suis, 2017
05. Michael C. Jensen, William H. Meckling, « Can the corporation survive? », Financial analysts journal, janvier 1978, pp. 31-37
06. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, 1978-1979
07. Grégoire Chamayou, « Les arts capitalistes de gouverner », Hors-série, 2018
09. Frédéric Lordon, « Les sociopathes (de France Télécom à Macron) », in Le Monde diplomatique, mai 2019
10. Alain Damasio, « L’intuition de la science-fiction ? », Thinkerview, 2019
11. Usul (documentaire), Le salaire à vie – Bernard Friot, 2015
13. « Vivatech 2019 : une journée à l’asile », in lundimatin, juin 2019
14. Bernard Friot (conférence), « Religion capitaliste et laïcité », 2015
15. Thiago de Mello, Os Estatutos do Homem, 1964

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