Système technicien

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Controverse

À bien y regarder, l’histoire humaine relate une volonté : s’affranchir de la condition animale. Depuis l’aube de l’humanité, nous fabriquons des outils pour compenser nos insuffisances naturelles. Nos lacunes sont désormais comblées. En 2015, rares sont les confrontations nez à nez avec une bête sauvage au coin de la rue à la tombée de la nuit. Depuis tout ce temps, nous cherchons à parfaire nos outils, pour une toute autre raison : le gain de temps. Or, « si l’on ramène la durée de temps géologique à une année, l’aventure humaine ne représente que l’unique dernière heure du 31 décembre. » Tout comme le fabuliste en son temps, l’anthropologue nous avertit : rien ne sert de courir...

Accélération, de la clepsydre à la montre à gousset

Depuis que l’homme est Homme, il mesure la vitesse. Les peintures rupestres témoignent d’une temporalité clairement définie comme les moments de la chasse ou de la cueillette. Avant même les cadrans solaires et clepsydres (vases à eau troués) de l’Antiquité, les premières formes de sociétés évaluaient déjà l’écoulement du temps. Les ecclésiastiques du Moyen Âge ont eux bien compris qu’en séquençant les journées en heures canoniales, ils exerceraient une forte influence sur le rythme de vie du royaume. Cette hégémonie se voit fortement contestée au siècle des Lumières. En opposition à la théologie, la science – et à travers elle le progrès – va s’imposer dans les milieux intellectuels. On ne parle pas encore de « technique ». À cette époque, l’intelligentsia observe une posture enthousiaste à l’égard de la propagation du progrès scientifique. Elle voit en lui un vecteur d’émancipation pour le peuple qui se tue littéralement à la tâche. Les siècles passent, les monarchies tombent et le dogme religieux cède peu à peu sa place à la doctrine du capital au sein des nouveaux États-nations. Avec eux apparaît une vague de mécanisation qui soulage le labeur physique. L’outil de travail se perfectionne, ils le perçoivent comme un adjuvant. Les cadences de production s’intensifient entraînant une première accélération du rythme de vie.

Il n’y a pas de fumée sans feu. Chaque avancée, chaque invention, chaque progrès découle d’une problématique de terrain rencontrée par les forces militaires, politiques et économiques d’une époque. Ce bond de productivité engendre l’augmentation des échanges et génère un problème spatial. Dès lors, comment étendre la zone de distribution de la marchandise ? Les inventeurs s’attachent à concevoir un moyen de locomotion pour acheminer très loin une très grande quantité de matière première : la locomotive à vapeur voit le jour imposant le cheval-vapeur comme nouvelle unité de puissance. Les échanges s’amplifient et demandent une plus grande précision temporelle. L’horaire rythme la vie sociale et les montres à gousset deviennent légion. Au sein de la caste émergente des ingénieurs, on réfléchit, conçoit et mesure les avancées techniques en minutes et bientôt en secondes. Désormais, la précision est de rigueur au sein des « sociétés vapeur ».

Aliénation, du chant de l’oiseau au sifflet de l’usine

Le culte du progrès technique met les nations sur la voie toute tracée de la croissance. Une fois graissés, les premiers rouages de cette « machine temporelle » peuvent commencer à s’emballer. Transport, production, environnement, démographie, autant de bouleversements qui sonnent, au XIXe siècle, l’avènement de la première révolution industrielle. Plus profondément, notre rythme d’existence est bel et bien mis à mal. Seuls les éléments du « milieu naturel » et les limites corporelles animaient les temps de vie des individus. « Les habitants d’une société de paysans acceptent de ne jamais savoir l’heure exacte […] s’en rapportent aux plantes, au vol de tel oiseau, ou au chant de tel autre.01 » Par opposition, le « milieu technique » incarne l’exact inverse. Il y règne une ambiance et un style de vie décorrélé de l’ancienne réalité. « Quelles que soient les acquisitions techniques de l’humanité jusqu’à cette date, la fin du XVIIIe siècle nous paraît marquer une charnière et même un « saut », le début d’une nouvelle étape dans le « conditionnement » psychologique de l’Homme par son milieu.02 » On ne se repère plus naturellement. Dorénavant, les populations se regroupent dans des villes orchestrées par le rythme du sacro-saint progrès technique dont les sifflements des hauts fourneaux dictent le tempo et la cadence de production. Influencés par l’apparente amélioration des conditions de vie (santé, enseignement, urbanisation, etc.) hommes, femmes et enfants se détachent progressivement des métiers artisanaux pour embrasser un statut social inédit : ouvrier. Ce flux de salariés alimente le coeur des usines mécanisées. Ils y exercent des tâches répétitives et se voient dépossédés de leur créativité ancestrale03 au profit de l’accroissement de la productivité.

Comment, en une poignée de décennies, altérer un « instinct naturel » appris et transmis sur des millénaires ? L’intrusion des machines au sein du quotidien des dénommés « prolétaires » illustre le tour de force des pionniers de l’industrie moderne. L’amour du progrès est inoculé au sein du corps social. « L’idée d’un progrès nécessaire et inéluctable ne s’impose pas de façon naturelle, comme une évidence, elle est construite progressivement et par touches successives au moyen de « petites désinhibitions » (discours moraux, récits utopiques) et ce quelque soit le secteur (éducation, peinture, littérature, politique, publicité).04 » Tel un virus, le progressisme se propage dans le tissu social, soumettant les individus aux machines. Les machines jusque-là adjuvantes tournent adjudantes. Bras armés des technocrates, ingénieurs et capitaines d’industrie, elles deviennent paradoxalement les chevilles ouvrières d’une organisation résolument basée sur un diktat productiviste. Les ouvriers de la première moitié du XIXe siècle le savent, elles sont la cause de tous leurs maux. Bien que des formes de protestations, voire de rébellions, se manifestent à travers les mouvements luddites05 la rapidité et l’intensité de cette course au progrès demanderont « du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production mais contre son mode social d’exploitation.06 » Karl Marx ne dirige pas sa critique de l’aliénation des classes moyennes (et à travers elle de la prolétarisation) contre la machine, il la réserve aux détenteurs des moyens de production et à l’utilisation qu’ils en font. Le diagnostic est simple : la pseudo avancée humaniste aliène les travailleurs. Désorienté, avec comme seuls repères le sifflet du contremaître et la fureur du progrès technique, l’ouvrier se dirige à toute allure vers l’ère de la surproduction et de la consommation de masse.

Accident, de l’ampoule au trading haute fréquence

Toujours mieux, pas si sûr. Toujours plus vite, c’est certain. Si le XIXe siècle fut celui d’une marche intrépide vers le progrès, le XXe se tourne vers l’incessante quête du profit. « L’instinct technique » est au paroxysme, la productivité bat son plein mais les années 1920 marquent une rupture brutale. Les ingénieurs, jusqu’ici moulés dans une logique constructive, opèrent un changement à 180° : direction l’obsolescence programmée. « Phoebus m’a tué » tel aurait pu être le dernier souffle de Thomas Edison. L’inventeur de l’ampoule à incandescence a vu l’altération volontaire de la durée de vie de ses petites filles. En 1924, à travers le cartel Phoebus, Philips, Osram et General Electric conviennent d’un pacte de non-concurrence et demandent à leurs ingénieurs respectifs de limiter l’autonomie, passant de 2 500 à 1 000 heures de fonctionnement07. Gilbert Simondon, philosophe de la technique, observe qu’on introduit au cœur du processus productif « une réduction du temps de vie des objets produits en vue du renouvellement de l’acte d’achat ». En avançant le concept du « mode d’existence des objets techniques », il insinue que les objets ont une vie, certes mais de plus en plus courte. Il nous interroge sur notre rapport à leur conception, leur production mais aussi à leur consommation. Selon lui, humaniser les objets revient à prendre soin d’eux. Suivons cette logique. Pensons-les de manière durable. Fabriquons-les en quantité raisonnable. Résistons à la pulsion d’achat. Une vingtaine d’années plus tôt, Paul Valéry en réalisant Le bilan de l’intelligence dénonce les dégâts engendrés par la nouveauté : « Les faits radicalement nouveaux, impossibles à prévoir » qui viennent perturber et « surprendre les esprits08 ».

La nouveauté semble devenir monnaie courante, elle s’offre aux humains en peu de temps. La poète nous met en garde : « Notre système organique, soumis de plus en plus à des expériences mécaniques, physiques et chimiques toujours nouvelles, se comporte à l’égard de ces puissances et de ces rythmes qu’on lui inflige, à peu près comme il le fait à l’égard d’une intoxication insidieuse. Il s’accommode à son poison, il l’exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante.09 » Ne nous leurrons pas, la doxa progressiste ne nous surprend plus puisque nous n’avons pas conscience du rythme effréné du renouvellement technologique. Elle nous vend du rêve. Elle fabrique une demande illusoire. Elle joue sur notre comportement pulsionnel. Elle nous accoutume à la nouveauté. Elle nous ampute de toute réflexion. Et elle nous fournit les prothèses.

L’exaltation de la course au progrès, l’incitation au renouvellement incessant insufflée par le marketing et l’instantanéité de la transmission d’informations conduisent à l’aliénation, l’empoisonnement voire à « l’accident intégral » avertit Paul Virilio. « Je l’appelle un accident intégral parce qu’il enclenche d’autres accidents. On appelle ça maintenant un accident systémique, c’est-à-dire qu’il n’est plus tellement un accident qu’un système accidentel qui se prolonge.10 » Cet accident perpétuel, nous demande une grande faculté d’adaptation et donc du temps. Ça tombe bien, nous n’en n’avons plus. Le glissement vers l’automatisation de la prise de décision ne présage rien de bon. Centre névralgique de la finance, la fourmilière Wall Street est désertée par ses ouvrières11. Un algorithme de trading haute fréquence réalise un ordre cent milliards de fois plus vite qu’un humain (poudre comprise). On traite l’information à la picoseconde soit 0,00000000001 seconde12. Résultat : compression du temps, déshumanisation des échanges, automatisation généralisée.

Références   [ + ]

01. Georges Friedmann, 7 études sur l’homme et la technique, 1966, p. 24
02. Georges Friedmann, op. cit., p. 39
03. « Parmi les instincts contrariés par les développements du machinisme […] l’instinct créateur, tel qu’il se manifestait en général, dans l’ancienne industrie et spécialement chez l’artisan. » Georges Friedmann, op. cit., p.51
04. Jean-François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, 2014, p. 124
05. Les mouvements luddites opposent, en Angleterre de 1811 à 1812, des artisans aux manufacturiers textiles pour lutter contre la dépossession de leur savoir-faire par les métiers à tisser. S’en suivent émeutes, sabotages et destructions de machines.
06. Karl Marx, Le Capital (livre I), 1903, p. 963
07. Cosima Dannoritzer (documentaire), Prêt à jeter, 2010
08. Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence, 1936, p. 12
09. Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence, 1936, p. 26
10. Caroline Dumoucel, « Un long entretien avec Paul Virilio », in Vice, septembre 2010
11. Stéphane Paoli (documentaire), Paul Virilio : penser la vitesse, 2008
12. Philippe Borrel (documentaire), L’urgence de ralentir, 2014

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