Illusion citoyenne

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Controverse

Tour à tour journaliste, écrivain, commentateur et conseiller politique, l’américain Walter Lippmann aura marqué le XXe siècle en altérant irrémédiablement le visage de la démocratie. Avis aux personnes atteintes de scepticisme démocratique : vous ne trouverez aucun remède dans ces lignes. Notre homme s’est employé à esquisser des portraits cinglants de la démocratie et du citoyen dans Public Opinion (1922) et The Phantom Public (1925). Suite à cette sape des idées socialistes et démocrates, il s’attellera à « rénover » le libéralisme dans The Good Society (1937), ouvrage qui inspirera le colloque Lippmann, réunissant des partisans du libéralisme sous toutes ses formes.

L’illusion de la démocratie

L’oeuvre de Lippmann porte un regard singulier sur le modèle démocratique. Son analyse s’ancre dans un contexte tant personnel qu’historique : les États du monde entier sont tiraillés entre des aspirations totalitaires et libertaires ; l’homme s’abreuve d’une littérature à la fois collectiviste et libérale. Après son passage à Harvard et son implication socialiste, le journaliste s’emparera des idées libérales de ses contemporains – son professeur et ancien socialiste Graham Wallas, les économistes Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Alimenté par sa désillusion face aux principes socialistes et son rejet de la démagogie démocrate, Lippmann se livrera donc à une critique acerbe de ce qu’il appelle « la doctrine du citoyen omnicompétent01 ». Devant la complexité du monde moderne, la démocratie originelle ne peut s’appliquer qu’à un « village de campagne02 ». En d’autres mots, ceux de Bruno Latour03, « ce qui était possible pour les petites cités grecques, à la limite pour les États nations, ne l’est plus par temps de mondialisation ».

Mais dans la pensée de Lippmann, c’est en réalité la figure du citoyen qui prend du plomb dans l’aile. Absorbés par l’alternance de travail et de divertissement, les supposés citoyens n’ont ni l’envie, ni la compétence, ni la vertu pour s’occuper des « affaires publiques ». Le théâtre démocratique se jouerait donc sans son acteur principal, relégué au statut de « spectateur sourd assis dans la rangée de derrière04 ». Pour Lippmann, le rôle du public se résume en deux actions : s’aligner et se retenir d’interférer (to align without meddling). Sa participation se limite en somme à appuyer ou rejeter la position d’un parti, à voter pour ou contre une proposition politique. Ensuite, l’homme du peuple doit s’abstenir de jouer un rôle quelconque afin de ne pas parasiter le débat par son ignorance et ses remarques triviales. La liste s’arrête là. Le suivisme et la retenue sont les deux grandes responsabilités politiques du citoyen. Agir directement sur la scène politique le rendrait juge et parti, ce qui n’est pas souhaitable et entraînerait des conflits d’intérêts. En effet, dans la théorie de Lippmann, « les intérêts communs éludent entièrement l’opinion publique et ne peuvent être gérés que par une classe spécialisée dont l’intérêt personnel se situe bien au-delà du plan local.05 » L’exercice de la démocratie doit donc être confié à une classe spécialisée et avisée, une élite politique. Nous l’aurons compris : le petit s’éclipse devant les grands, l’amateur laisse travailler les professionnels.

La consécration de l’expertise

Recevoir l’appui du peuple, ça se mérite. Ou du moins ça se fabrique. Dans tous les cas, c’est un prérequis pour ceux qui gouvernent. Il s’agit d’être légitime concernant la conduite de la machine « démocratique ». Pour ce faire, il va être question pour l’élite en place (ou prétendant au pouvoir) de susciter le consentement, ou autrement dit, d’aiguiller l’opinion publique dans son sens. L’opinion publique ? C’est l’ensemble des représentations, « préjugés » et « stéréotypes » d’une population. La réalité étant infiniment complexe, il est nécessaire de s’en forger des images mentales simplifiées, des approximations. Toute la subtilité de la « fabrication du consentement » (manufacture of consent06) réside dans la manipulation de ces « images dans la tête07 » des citoyens.

« La création du consentement n’est pas une discipline nouvelle. Elle est très ancienne et avait prétendument disparu avec l’apparition de la démocratie. Mais elle ne s’est pas éteinte. Elle a en réalité énormément gagné en technique » Walter Lippmann

« La création du consentement n’est pas une discipline nouvelle. Elle est très ancienne et avait prétendument disparu avec l’apparition de la démocratie. Mais elle ne s’est pas éteinte. Elle a en réalité énormément gagné en technique…08 » S’entourer de techniciens semble indispensable pour tenir la barre de la démocratie lippmannienne09. La classe politique convoque ainsi des spécialistes en tout genre : « statisticiens, comptables, contrôleurs de gestion, conseillers industriels, ingénieurs de toutes espèces, organisateurs scientifiques, chercheurs, scientifiques.10 » Pour les dirigeants, ils sont autant de moyens d’action sur le monde. Soit pour prendre la température de l’opinion publique et rester informés des événements d’importance sociétale – cette captation des faits étant réservée aux scientifiques pour garantir à tous une « communication sans malentendu11 ». Soit pour répandre des idées et valeurs via des dispositifs médiatiques considérés par le public comme des « fontaines de vérité12 ». La presse, la radio et la télévision, gérées par des professionnels, ne peuvent qu’être objectives et légitimes dans la diffusion d’informations claires et sélectionnées pour leur pertinence. Investis du statut de « sources de connaissances », les médias sont au premier plan pour toucher l’opinion publique.

Dans la logique de Walter Lippmann, cette légion d’experts est la grande garante de méthodes rigoureuses, rationnelles et surtout objectives dans le déroulement décisionnel de la démocratie. L’important reste d’éviter le choc des opinions diverses et désordonnées de la masse ignorante13 : Lippmann nous l’a appris, le citoyen et sa subjectivité ne sont plus nécessaires dans le mécanisme démocratique. Il les considère comme nuisibles. En définitive, la démocratie représentative est sévèrement ébranlée. Même le résultat d’une élection n’est plus un choix de la majorité mais le succès d’une mise en scène efficace des candidats élus14. Le citoyen obsolète est évacué du casting et n’a plus qu’à contempler les spécialistes de la politique jouer le spectacle démocratique, sur fond de raison et de vérité.

Références   [ + ]

01. Walter Lippmann, Public Opinion, 1922, p. 98
02. Ibid.
03. Bruno Latour, Préface, in Le public fantôme, 2008, p. 20
04. Walter Lippmann, The Phantom Public, 1925, pp. 13-39
05. Walter Lippmann, Public Opinion, p. 106
06, 08. Walter Lippmann, op. cit., p. 87
07. Walter Lippmann, op. cit., p. 13
09. « The Great Society had grown furiously and to colossal dimensions by the application of technical knowledge. […] It could be brought under human control only by the technic which had created it. » Walter Lippmann, op. cit., pp. 124-125
10. Walter Lippmann, Public Opinion, pp. 124-125
11. Walter Lippmann, op. cit., p. 25
12. Walter Lippmann, op. cit., p. 110
13. « Dans la vision de Lippmann, le rôle de la presse était de faire circuler l’information et non d’encourager la discussion », Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, 1994, p. 176
14. Notons que l’écrivain américain Herbert George Wells s’amusait à confondre les termes « élections » et « sélections », en raison du choix toujours restreint de candidats. Walter Lippmann, Public Opinion, p. 81

Commentaires (3)

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Guy a dit, le 27/10/2020 à 08:02:

Merci. Lippmann, Ivy Lee, Bernays, Goebbels, Gustave Le Bon, etc . Tout un programme !

FluffyMoon a dit, le 27/10/2020 à 08:02:

Si vous avez lu The Phantom Public justement, vous avez dû retenir que Lippmann ne propose non pas de virer le citoyen moyen du processus démocratique comme vous le dites dans cette tribune, mais plutôt de laisser chacune des personnes compétentes dans un domaine s'exprimer sur ce domaine, car les "insiders" sont les mieux placés pour établir ce dont leur domaine a besoin. Il dit simplement que personne n'est capable de donner un avis utile sur chaque affaire du monde, et que les publics n'interviennent naturellement que quand les acteurs et les politiques se sont déjà foirés, parce que c'est le seul recours qu'il reste à ce moment-là. Il place donc la séparation dans ce livre non pas entre une classe dirigeante qui serait supérieure et le peuple qui serait inférieur, mais entre les acteurs d'une affaire, c'est-à-dire ceux qui s'y connaissent, et les publics qui n'y connaissent rien dans le fond mais sont absolument capables d'agir au niveau des formes . - Je citerais là d'ailleurs Bruno Latour dans la préface qu'il a faite à cet ouvrage : "Chacun, en démocratie, pense avoir un accès direct à la guerre d’Irak et se verrait bien président de la République ou directeur de la Banque centrale européenne. À l’inverse, tout président de la République, tout député, tout pdg, se croit capable de saisir d’un coup, sans en connaître les détails, les problèmes d’un pêcheur, d’un informaticien ou d’un boulanger." Ni les politiques ni les gens du peuple n'ont les armes pour tout comprendre et argumenter utilement sur tout, chacun ne connaît de la réalité et de la vie que les siennes. Vous dites visiblement sur un ton péjoratif "On a bien compris, l'amateur s'éclipse et laisse travailler les professionnels" mais je me permets de vous poser la question : Demanderiez-vous à Sabrina, 18 ans, lycéenne - et pourtant elle est citoyenne - ou à Laurent, 36 ans, professeur de littérature du Moyen-Âge en prépa, d'établir le taux de TVA qu'il faut prélever sur les importations alimentaires, par exemple? C'est selon moi un constat juste pragmatique. Mais je serais curieuse d'avoir votre réponse, si vous acceptez de me la donner. Très bonne soirée.

Controverse a dit, le 27/10/2020 à 08:02:

L'argument comme quoi les rênes d’un pays ne peuvent être confiées à une adolescente (et ses finances à un prof de lettres) est une mécanique rhétorique tant primaire qu’éculée qui traduit le peu de considérations des « élites » pour les « masses ». Le fait que même Bruno Latour l’utilise est étonnant, et il reste à espérer qu’il ne fait que singer Lippmann lui-même dans cette préface. Car si les mots de Latour transcrivent effectivement son opinion, ce passage tire une balle dans le pied de sa sociologie pourtant exploratrice d’acteurs plus complexes et « sachants » que ne le prêtent les apparences.

Si vous avez lu Public Opinion, vous savez que Lippmann écrit noir sur blanc que la Great Society ne peut qu’être gérée par les scientifiques et techniciens qui l’ont créée. Son modèle est extrêmement technocratique, et nous le récusons. Si vous voulez vous fier aux « insiders », faites donc confiance à un Squarcini ou à un Bauer, vous nous en direz des nouvelles.

Pour reprendre vos protagonistes, notre propos n’est pas de savoir si on laisse Sabrina ou Laurent « gouverner » mais comment on peut concevoir un système de gouvernance permettant à Sabrina et à Laurent d’avoir un certain poids sur les transformations politiques qui les touchent.